LE QUOTIDIEN : Comment analysez-vous la situation actuelle de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), critiquée dans un moment charnière en matière de santé mondiale ?
AURIANE GUILBAUD : L’OMS fait face à une situation délicate. La pandémie étant d’ampleur mondiale, elle ne pourra être jugulée que par une coordination internationale. Mais le défi est complexe, car les États réagissent individuellement, selon leurs besoins nationaux et dans la panique.
De par sa constitution, l’OMS est l’autorité coordinatrice et directrice en matière de santé internationale. Elle essaie de jouer ce rôle et elle y parvient en émettant des directives, en conseillant les États par des recommandations sur les stratégies à adopter, en diffusant et médiatisant les initiatives nationales. De ce point de vue, on entend la voix de l’OMS.
Mais le temps passant, les critiques et les interrogations sur son rôle se sont renforcées et l’annonce, assez spectaculaire, du président des États-Unis Donald Trump de suspendre les financements américains, en pleine crise, a servi de catalyseur.
Les critiques sont arrivées avec l’instrumentalisation des reproches adressés à la Chine à travers l’OMS. Il y a là des jeux de puissances qui se sont rejoués au sein de l’organisation. Certains membres de l’OMS, comme le Canada, l’Allemagne ou la France, ont tout de même rappelé le rôle essentiel joué par l’organisation.
Des critiques avaient déjà été énoncées lors de la crise d’Ebola. Les leçons n’ont pas été tirées ?
La situation est différente. L’OMS a réagi beaucoup plus rapidement qu’en 2014 lors de l’épidémie d’Ebola. Le retard était alors de plusieurs mois et le signalement des cas avait été problématique. La directrice générale de l’OMS de l’époque, la Dr Margaret Chan (de 2007 à 2017), était apparue complètement absente.
Ce sont d’autres acteurs qui s’étaient mobilisés et avaient pris la place de l’OMS : Médecins sans Frontières notamment pour le lancement de l’alerte, les Nations Unies et sa task force spéciale ou certains États avec l’envoi de renfort sur place. Les critiques avaient alors accéléré la réforme de l’institution.
À l’inverse, dans la crise actuelle, la réaction de l’OMS a été plus rapide, plus forte et plus visible, même si elle n’est pas parfaite et sera soumise à évaluation. C’est la seule organisation internationale qui tente de jouer le rôle de coordination. Les autres acteurs sont absents : les États-Unis ne jouent aucun rôle dans la réponse internationale et les États membres réagissent avant tout pour se protéger eux-mêmes. Cela démontre son rôle indispensable, mais cela l’expose aussi aux critiques.
La stratégie appliquée par Taïwan en réponse à l’épidémie est parfois donnée en exemple, alors que c’est un des rares pays qui n’est pas membre de l’OMS. Que nous dit cette situation ?
La situation est liée au multilatéralisme, avec une situation géopolitique verrouillée. Il faut souligner qu’une coopération existe entre Taïwan et l’OMS, de manière plus informelle certes, mais effective, tout en étant plus complexe à gérer du fait que la Chine considère Taïwan comme faisant partie de son territoire.
Cette situation est tout de même un révélateur des contraintes politiques, qui pèsent sur l’OMS. Elle dispose seulement de l’autorité que les États membres veulent bien lui conférer et ne peut pas interférer sur les affaires intérieures.
Avec l’annonce de Trump, on voit aussi ressortir les contraintes financières qui pèsent sur l’organisation, dépendante de ses plus grands donateurs et donc des États-Unis, premier pays contributeur au budget de l’OMS.
Du point de vue financier, l’OMS est face à une injonction contradictoire : trouver des financements et se préserver de tout soupçon de conflit d’intérêts.
Face à la baisse des montants attribués par les États, et sous l’impulsion de ces derniers, elle cherche à diversifier ses sources de revenu, mais se tourner vers les acteurs privés, que ce soient les fondations philanthropiques ou les industriels, pose des problèmes pour une gouvernance intergouvernementale.
Quelles sont les perspectives pour la coopération sanitaire internationale après cette crise ?
L’issue dépendra de la manière dont le multilatéralisme sort de cette crise : comment les États vont-ils concilier leur exigence de souveraineté avec les exigences en matière de coopération internationale ? Il est difficile de prédire ce qui va en sortir, mais il va falloir concilier cette double exigence.
La crise actuelle nous rappelle par ailleurs l’importance d’une organisation qui se soucie des pays les plus vulnérables. L’OMS doit continuer à travailler sur l’ensemble des sujets sanitaires. La lutte contre les épidémies et la capacité à réagir demandent une organisation de santé forte, capable d’absorber des chocs et d’offrir un accès aux soins et aux traitements. La crise souligne également l’importance d’une approche holistique et pas seulement fragmentée, selon les maladies.
* maîtresse de conférences de science politique à l'Université Paris 8, spécialiste des politiques de santé mondiale
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