« Elle n’a pas fait d’erreur rédhibitoire mais son immobilisme commence à se voir, elle a peur de son ombre. » Ce hiérarque socialiste, fin connaisseur du secteur de la santé depuis 30 ans, résume en ces termes le bilan « mitigé » de Marisol Touraine, à l’aube d’un inéluctable remaniement. « L’immobilisme dans le secteur de la santé, c’est le constat amer que font Matignon et l’Élysée, renchérit, sévère, cet ancien ministre socialiste, pour qui la politique de santé « manque de souffle et de sens » depuis de trop longs mois.
« Les résultats sont là », plaide la ministre
Faut-il y voir un signe ? Marisol Touraine, depuis quelques semaines, a beaucoup mis en avant son propre bilan. Dans cette période électorale, elle fait partie des quelques ministres qui, comme le réclame l’Élysée, « vendent » la politique du gouvernement. La lutte contre les déserts médicaux ? « Les résultats sont très encourageants », a-t-elle argumenté à l’occasion du premier anniversaire de son pacte territoire-santé, citant les maisons de santé, les praticiens territoriaux de médecine générale, les médecins correspondants du SAMU... Les dépassements d’honoraires ? « Les résultats sont là ! », a encore proclamé la ministre de la Santé le 6 mars, s’appuyant sur une étude de la CNAM qui indique une très légère baisse du taux moyen de dépassement.
Dans ce ministère des Affaires sociales et de la Santé réputé si difficile, où chaque crise peut conduire au désastre politique, Marisol Touraine a su contourner les obstacles et éviter l’embrasement. La réforme des retraites, supposée explosive, est passée comme une lettre à la poste. La grosse épine de la reconversion de l’Hôtel-Dieu, en plein cœur de Paris, a été provisoirement tranchée avec l’éviction de la directrice de l’AP-HP. Le compromis habile avec les sages-femmes (un statut médical au sein de la fonction publique hospitalière) a divisé le mouvement. Le bras de fer tarifaire avec les cliniques n’a duré que quelques jours et finalement tourné à son avantage. « On ne souhaite son départ, nous confie Jean-Loup Durousset, président de la FHP, nous avons eu des confrontations fortes mais nous nous sommes dit les choses. Marisol Touraine a montré dans le compromis de sortie de crise qu’elle nous avait entendus. » Surtout, la compétence de Touraine est rarement contestée. « Elle connaît ses dossiers par cœur, cela remonte à son activité de parlementaire, et elle incarne des valeurs fortes, en particulier sur l’accès aux soins », insiste le Dr Claude Pigement, ex-responsable santé du PS.
L’art du déminage
À son actif également : nulle grande grève des blouses blanches depuis deux ans, médecins libéraux ou praticiens hospitaliers. Avec les internes et les carabins, elle a su pacifier le climat. « Touraine a parfois une vision étriquée mais elle ne se débrouille pas si mal », juge le Dr Michel Chassang, encore président de la CSMF pour quelques jours. « Elle est dogmatique, très "techno", ce qui n’est d’ailleurs pas nouveau, mais il faut reconnaître qu’elle a su manœuvrer astucieusement avec la profession pour éviter les grosses crises », analyse Jean-Pierre Door, député UMP du Loiret.
Remaniant plusieurs fois son cabinet, et dans un contexte financier contraint, Marisol Touraine a « fait le job », analysent nombre d’observateurs. Quant au calendrier, il joue en sa faveur car il est toujours délicat de se séparer d’un(e) ministre qui a préparé toute la réforme au moment où celle-ci se concrétise. Or, sa « loi de santé » sera précisée en avril et présentée avant la fin du premier semestre. « Marisol Touraine est là, elle connaît les dossiers, souligne le Dr Claude Leicher, président de MG France. Changer de ministre nous ferait perdre un an et demi. Nous attendons du courage politique et des investissements pour les soins primaires. »
Dernier atout de Touraine, et non des moindres : aucun candidat naturel ne s’impose à gauche pour la remplacer, même si certains ont fait savoir qu’ils étaient disponibles.

Diversion
Reste ce procès très tenace en immobilisme, sans doute parce que la santé n’était pas la priorité du gouvernement. Les 200 forums régionaux autour de la fameuse stratégie nationale de santé (SNS) n’ont pas eu le souffle annoncé. Malgré les promesses de relance, le DMP n’est pas sorti des limbes, tout comme le développement professionnel continu (DPC) dont le fonctionnement et la gouvernance ne sont pas clarifiés.
À l’hôpital, la mission Couty et nouveaux groupes de travail laissent une impression d’enlisement et de diversion, de l’aveu des syndicats de PH. En ville, aujourd’hui à 25 %, la cote de popularité de Marisol Touraine s’est effondrée, comme le montre notre dernier sondage, faute de grain à moudre, ce qui complique sa tâche à l’heure d’une réforme qui mise sur les soins ambulatoires. Dans la profession, son profil « techno », son caractère jugé rigide, a toujours du mal à passer. « Elle restera au gouvernement, notamment en raison de la parité, mais pas à son poste », croit savoir un haut responsable de l’administration de la santé. Autre critique récurrente : à gauche, certains lui reprochent d’avoir laissé beaucoup trop de liberté au patron actuel de la CNAM, un « État dans l’État qui freine les réformes », commente cet expert du PS.
Le profil du futur ministre (un gestionnaire assumant des décisions impopulaires ?) pourrait plaider pour un changement de tête. En cas d’ONDAM à 1,75 % dès l’an prochain, taux historiquement bas, il faudra imposer au secteur de la santé des nouvelles économies rapides sans précédent en France, des fermetures de services, le non-remplacement des départs à l’hôpital, et lancer des réformes de structure toujours repoussées. Pas certain que ce costume taillé à Bercy convienne à Marisol Touraine.
Fiche technique
Sondage réalisé par l’Ifop pour « le Quotidien » auprès d’un échantillon de 401 médecins, représentatif des médecins libéraux – méthode des quotas (sexe, spécialité) après stratification par région et catégorie d’agglomération. 254 médecins généralistes et 147 médecins spécialistes ont été interrogés par téléphone entre le 13 et le 17 mars 2014.
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