Alors que l'obligation fait débat en France

Pourquoi l'Académie de médecine défend le concept d'exigibilité

Par
Publié le 15/02/2016
Article réservé aux abonnés
VACCIN

VACCIN
Crédit photo : PHANIE

La proposition pourrait être qualifiée de « subtile », voire « jésuite ». De l'aveu de son nouveau président, le Pr Pierre Bégué, professeur émérite en pédiatrie et longtemps membre du Comité technique des vaccinations, l'Académie nationale de médecine n'a pas totalement abandonné la notion d'obligation vaccinale en proposant de la remplacer par celle d'exigibilité. 

Suite au lancement de la concertation citoyenne par Marisol Touraine début janvier, l'Académie, qui craint « des débats houleux » dominés par les antivaccinaux, a souhaité faire entendre son point de vue à propos de la levée de l'obligation vaccinale. À la question faut-il l'abolir ? « La réponse est clairement non », estime l'Académie, car ce serait interprété, selon elle, « comme l'aveu implicite que les vaccins ont une efficacité et une innocuité discutables »

Le modèle non transposable des anglo-saxons

Pour l'Académie, la perte de confiance actuelle dans les vaccins en France ne permet pas de suivre l'exemple des pays européens du Nord, qui ont supprimé l'obligation vaccinale. « Contrairement aux pays anglo-saxons où le terme " mandatory " est clair, en France le terme recommandé est interprété comme facultatif », explique le Pr  Bégué lors d'un point presse organisé par l'Académie.

Afin de moderniser et clarifier le dispositif vaccinal, où « l'obligation de principe est jusqu'ici invariablement limitée à 3 valences », l'Académie propose de se diriger vers une exigibilité de vaccins dans certaines circonstances de la vie : entrée en collectivité (crèches, garderies, écoles jusqu'à l'université), professions exposées (métiers de la santé, militaires), contexte épidémique, cas particuliers (voyageurs, migrants, etc). La liste des vaccins exigibles serait révisée chaque année par le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP) « en fonction des données épidémiologiques et scientifiques ».

Un devoir collectif envers les plus fragiles

Le vaccin papilloma virus (HPV) est un cas à part « pour lequel la notion d'exigibilité est moins bien défendable tant que le vaccin ne concerne que les filles, précise le Pr  Yves Buisson. Pour l'instant, l'intérêt est individuel. On n'empêche pas la circulation du virus. Le vaccin pourra devenir exigible s'il devient universel et que l'on vise l'élimination du virus pathogène ».  

Concernant la sécurité vaccinale, l'Académie tient à souligner que « la balance bénéfices-risques est excellente, et bien supérieure à celle de beaucoup d'autres classes médicamenteuses largement utilisées ». L'éradication des maladies a inversé la balance bénéfices-risques. Dès que la couverture vaccinale devient moins forte, les maladies ressurgissent. « La dernière épidémie de rougeole en 2008-2012 en France a fait l'objet de 24 000 déclarations obligatoires, rappelle le Dr Daniel Lévy-Brühl, de l'institut de veille sanitaire. Mais on estime qu'au moins 45 000 cas sont survenus en réalité. Sur les 5 000 hospitalisations, il y a eu 34 complications neurologiques, dont 31 encéphalites avec 10 décès. »

La vaccination est aussi un devoir collectif, tient à rappeler l'Académie. Les répercussions de ne pas se faire vacciner touchent les plus fragiles, les immunodéprimés, les nourrissons. Par exemple, pour la rougeole, les nourrissons ne sont pas protégés par le vaccin avant l'âge de 1 an. « Jusqu'où est-il acceptable que des parents décident de faire vacciner ou pas leurs enfants au risque de mettre en péril leur santé, s'interroge le Dr Lévy-Brühl. Et jusqu'où est-il acceptable qu'une société laisse décider ses citoyens de ne pas se faire vacciner  ?» Compte-tenu des enjeux, l'Académie insiste sur l'effort nécessaire de formation et de pédagogie auprès des populations mais aussi des professionels de santé. « La formation universitaire est largement insuffisante aujourd'hui, estime le Pr Bégué. On paie aujourd'hui les défaillances de l'enseignement en infectiologie. »

 

Dr Irène Drogou

Source : Le Quotidien du médecin: 9471