Armés de masques, des patients attendent sagement leur tour en respectant la distanciation. Assise sur un banc, un médecin en blouse blanche et stéthoscope en bandoulière, rédige une ordonnance. Des passants observent la scène en souriant. Le décor est planté : bienvenue dans le cabinet en plein air du Dr Maria Claudia Finori, généraliste à Montesicuro, un petit village niché au sommet d’une colline et peuplé de 430 habitants.
Depuis deux mois, cette généraliste qui rêvait de devenir médecin hospitalier après son diplôme en 1980 à l’âge de 23 ans, reçoit ses patients assise sur un banc public. Pas par choix mais par nécessité, son salaire ne lui permettant pas de payer le loyer d’un cabinet. « En Italie, les médecins traitants sont payés à la « pièce », la sécurité sociale leur verse entre 2 et 3 € par assuré et tous les frais sont à leur charge, le loyer, les factures de téléphone et d’électricité et les remplaçants en cas d’absence, » explique le Dr Finori. Avec seulement 255 patients dont 180 à Montesicuri et les autres dans deux villages mitoyens, le choix a été vite fait : « le propriétaire était un privé, discuter d’une éventuelle réduction de loyer était compliqué, j’ai été obligée de lui rendre les clefs ».
Les consultations en plein air ont commencé par hasard. C’était le 8 septembre dernier. Il faisait beau et cette sexagénaire – qui décrochera le 20 mars 2023, le jour de son anniversaire qui coïncidera avec celui de son départ en retraite, car elle aura 67 ans –s’était assise sur un banc. « Ici, il n’y a pas beaucoup de réseau, envoyer les prescriptions électroniques par courriel est compliqué, il faut attendre le bon moment pour capter le signal, » confie le Dr Finori.
Pendant qu’elle rédigeait ses ordonnances, quelques passants se sont arrêtés et lui ont demandé de leur prescrire un médicament. D’autres, ont voulu se faire ausculter. D’autres encore l’ont prise en photo, souriante avec son ordinateur sur les genoux, son stéthoscope en bandoulière, faisant le V de la main, le signe de la victoire. Un joli pied de nez au système de la sécurité sociale italienne ! À l’ère d’Internet, ces images ont rapidement tourné en boucle sur les réseaux sociaux pendant que la nouvelle se répandait dans tout le village. L’histoire de la « dottoressa » sur un banc, venait de commencer.
Visites entre deux consultations sur son banc...
Entre deux consultations sur son banc, cette praticienne multiplie les visites à domicile. « Certains patients ne peuvent pas se déplacer et lorsque je finis tard, ils m’invitent à diner et à dormir, en fait, je suis devenue un médecin itinérant par la force des choses ou plutôt les aléas de la vie, » murmure le Dr Finori.
Les aléas de la vie, une expression qui a la saveur amère des regrets car tout aurait pu ou plutôt, tout aurait dû être différent. Célibataire et sans enfant, cette Italienne à la soixantaine pétillante a tout sacrifié pour essayer de se construire un plan de carrière. Après avoir décroché son diplôme à la faculté de médecine d’Ancône sur la côte adriatique, le futur médecin itinérant se spécialise en hygiène et santé publique. En parallèle, elle tente le concours des généralistes agréés par la sécurité sociale qu’elle remporte avec brio. « J’ai fait 9 ans d’internat mais n’ayant pas de réseau, je n’ai pas réussi à me faire recruter, à l’époque, c’était encore plus difficile qu’aujourd’hui » se souvient le Dr Finori.
Après avoir jeté aux orties sa vocation de médecin hospitalier, elle commence à sillonner la région d’Ancône pour se constituer une clientèle. Au début des années 2000, elle réussit à inscrire quelques six cent patients sur son carnet de visites, juste de quoi vivoter. À cela s’ajoutent les gardes de nuit pour arrondir les fins de mois difficile. « Cela fait vingt ans que je n’arrête pas de bouger, j’ai du renoncer à tout, aux vacances -car je ne peux même pas payer un remplaçant-, à la vie de famille, je suis toujours sur les routes et je tire le diable par la queue, ce n’est pas une vie cela ! » s’agace le Dr Finori.
Aujourd’hui, son emploi du temps est réglé comme du papier à musique. Ses jours sont aussi longs que ses nuits de garde dans les hôpitaux de la région car elle tourne entre trois villages perchés sur les collines et entourés de routes tortueuses. « Un confrère m’héberge deux fois par semaine dans son cabinet, j’ai un cabinet à Offagna à une dizaine de kilomètres de Montesicuro, je paye 100 € de loyer par mois, je ne pars jamais en vacances alors qu’on en a tous besoin pour se ressourcer ».
Pour en finir, la seule solution serait de se faire muter ailleurs et de recommencer à zéro. Un scénario qu’elle refuse : « je ne peux pas abandonner mes patients qui comptent sur moi, d’autant que mes confrères refusent pour la plupart de venir dans ces trous perdus ! »
Catholique dans l'âme
Catholique dans l’âme et dans l’esprit, cette praticienne accompagne chaque année les malades à Lourdes. « Il y a quarante ans, j’ai fait un vœu à la Vierge Marie, je lui ai promis de venir une fois par an à Lourdes pour faire du volontariat médical,» confie le Dr Finori. Son passage chez les scouts italiens lorsqu’elle était enfant, lui a ouvert les portes des « foulards blancs ». Et plus tard, celles de l’AMIL, l’association médicale internationale de Lourdes et d’Unitalsi, l’union italienne pour le transport des malades à Lourdes et dans les sanctuaires internationaux. Cette année, tous les pèlerinages ont été annulés en raison de l’épidémie de SARS-CoV-2. Le coup a été rude « car cela fait partie de ma vie ».
Alors que l’horloge s’apprête à sonner le soixante-sixième coup, le Dr Finori songe à l’avenir. L’an dernier, elle est partie une semaine à la montagne. Un véritable enfer, dit-elle, car tous ses compagnons de voyage « étaient vieux et malades et j’ai passé mon temps à les soigner ! ». Le seul moment de distraction fut une visite rapide sur les lieux où se rendait le pape Jean Paul II lorsqu’il partait faire du ski.
Alors pour se donner du courage, elle songe à l’après, lorsqu’elle aura raccroché son stéthoscope. Enfin pas complètement car la « dottoressa » voudrait continuer à soigner les gens de la campagne et aussi, voyager, peut-être se mettre à la peinture. En attendant, elle compte les jours, l’argent qui doit rentrer et le cabinet que lui a promis la municipalité de Montesicuro à coût zéro.
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