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Dossier

Logement : un enjeu de santé publique à investir

Publié le 14/04/2023
Logement : un enjeu de santé publique à investir


AFP

La qualité et la localisation d’un logement influent directement sur la santé des locataires. Une problématique dont les professionnels de santé doivent se saisir pour optimiser la prise en charge des patients potentiellement en difficulté.

« L’accès à un logement décent et abordable, ainsi que le maintien dans ce logement, sont un déterminant de santé majeur, rappelle la Dr Stéphanie Vandentorren, coordinatrice du programme Inégalité sociales de santé chez Santé publique France. Il s’agit d’une condition de base pour mener une vie saine. » Pour neuf Français sur dix (1), la qualité du logement a un impact conséquent sur la santé dans toutes ses composantes définies par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). D’ailleurs, un Français sur deux accepterait de payer plus cher pour vivre dans un logement plus sain. Outre la qualité du logement, de nombreuses autres composantes affectent la santé : localisation, normes de construction ou encore densité d’occupation. D’après le dernier rapport (février 2023) de la Fondation Abbé Pierre sur "L’état du mal-logement en France", les chiffres sont parlants : 4,1 millions de personnes souffrent de mal logement ou d’absence de logement personnel.

La qualité du logement

Les difficultés d’accès aux logements et/ou le maintien dans un logement concernent principalement « les jeunes, les mères célibataires et les immigrés pour des questions de solvabilité », précise la Dr Vandentorren. En raison de leurs caractéristiques physiologiques et psychologiques, les enfants affichent également une vulnérabilité particulière à la qualité du logement, qui repose sur de nombreux facteurs : air intérieur, isolation thermique, phonique, luminosité. « La mauvaise adaptation des logements est souvent liée à une mauvaise isolation et ventilation, entraînant une dégradation de l’état intérieur du logement avec par exemple l’apparition de moisissures », rapporte Hélène Denise, chargée de plaidoyer à la Fondation Abbé Pierre.

Les températures intérieures inadéquates ont également un impact l’été (forte chaleur), sans oublier la pollution intérieure ou encore des infestations d’insectes. La dégradation du bâti n’est également pas sans risque pour la sécurité des habitants. L’exemple parlant est celui des installations électriques défectueuses, responsables de nombreux accidents domestiques chaque année. Un corollaire : les comportements de restrictions de certaines populations qui, par crainte de factures élevées, arrêtent de se chauffer ou ne chauffent qu’une seule pièce, « se confrontant alors au froid et à l’humidité, constate Hélène Denise. Ils ont alors souvent recours à des chauffages d’appoint, à l’origine de nombreuses intoxications ».

Autre dimension dont il faut tenir compte : le cadre de vie à savoir le quartier dans lequel le logement s’insère. Car l’environnement peut lui aussi être dégradé par des nuisances visuelles, sonores, olfactives, des pollutions de l’eau, du sol, de l’air extérieur, des problèmes d’insécurité, des manques de services de proximité.

Des conséquences nombreuses sur la santé

Face à l’ensemble de ces déterminants, les conséquences de l’habitat sur la santé sont nombreuses : pathologies allergiques et respiratoires, infectieuses, cardiovasculaires induites par exemple des températures extrêmes, ostéoarticulaires, intoxications, cancers notamment du poumon, induits ou accentués par une cause environnementale. Quant à l’impact sur la santé mentale (anxiété, dépression, troubles de l’humeur, qualité du sommeil), il n’est pas à minimiser. « Le logement est généralement un lieu de ressource, donc vivre au sein d’un logement dégradé génère des craintes et de l’anxiété », rappelle la Dr Vandentorren. Et d’insister : « Face à toutes ces problématiques, il devient urgent de travailler en intersectoriel et d’intégrer la santé dans toutes les politiques. » Le Plan national santé environnement (PNSE) 4 2021-2025 cherche à agir en ce sens, en priorisant notamment la réduction des expositions environnementales, l’amélioration de la qualité de l’air intérieur, la protection sonore des citoyens, la réduction des expositions aux nanomatériaux, aux nuisances lumineuses ou encore aux ondes électromagnétiques.

Des missions à l’échelle régionale

Les agences régionales de santé (ARS) jouent un rôle clé dans ce domaine, certaines cherchant à faire converger les politiques. C’est le cas notamment en Île-de-France, où l’ARS s’est saisie de cet enjeu depuis de nombreuses années, notamment parce que la région cumule deux facteurs : une exacerbation des problématiques d’accès aux logements et d’habitats insalubres, ainsi qu’un fort taux de grande précarité au sein de la population. Outre un travail de « santé urbaine », mené avec l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU) afin de veiller à ce que les quartiers prioritaires de la politique de la ville et en réhabilitation urbaine puissent bénéficier d’un meilleur accès aux soins, elle déploie également une stratégie de lutte contre l’habitat indigne avec un dispositif « d’aller vers », « l’une de nos compétences fortes, souligne le Dr Luc Ginot, directeur de la santé publique à l’ARS IDF. Nous avons la responsabilité de définir l’insalubrité des logements via les techniciens sanitaires de l’ARS, qui se rendent sur place, sur signalement ou constatation, pour caractériser les logements, et proposer des solutions ». Le préfet peut être amené à prendre des arrêtés afin d’enjoindre l’application des décisions. En 2022, 860 arrêtés préfectoraux ont été pris pour insalubrité à la suite d’une action de l’ARS IDF.

Face aux problématiques de logements insalubres, surpeuplés et/ou de mauvaise qualité, l’ARS a également créé début 2023, une alliance d’actions avec des acteurs du secteur social, de l’habitat et de la santé (associations, bailleurs sociaux, Compagnons bâtisseurs) afin d’élaborer un programme régional avec des objectifs communs et prioritaires. « Plusieurs pistes se dégagent autour du renforcement des compétences, de la prise en compte des besoins de santé, du soutien aux enfants, de programmes adaptés développés par les Conseils locaux de santé mentale », énumère le Dr Ginot. Ces mesures sont d’autant plus nécessaires que l’ampleur de la dégradation de l’habitat impacte directement le système de santé. Pour preuve, « nous savons qu’à ce jour, 32 femmes venant d’accoucher occupent actuellement une place dans une des 22 maternités, et qu’elles n’en sortent pas car elles n’ont pas de logement », rapporte le Dr Ginot. Des actions sont déployées, là aussi, avec la préfecture ou encore les structures associatives avec les Lits haltes soin santé.

Le rôle des professionnels de santé

Dans un tel contexte, le rôle des professionnels de santé est loin d’être aisé. « Un médecin peut tout à fait interroger une personne sur son logement, car connaître les caractéristiques de son habitat permet de mieux agir dans le dépistage et la prise en charge des maladies chroniques », soutient la Dr Vandentorren. Dans les cas les plus inquiétants, sur prescription médicale, des Conseillers médicaux en environnement intérieur (CMEI), financés par les ARS, peuvent réaliser une visite au domicile des personnes atteintes de maladies respiratoires, allergiques ou immunitaires, afin de réaliser un diagnostic des risques liés à leur environnement et les rediriger vers d’autres acteurs du territoire. « Ce lien entre l’action sur le logement et celle sur la santé doit impérativement se renforcer, insiste Hélène Denise. Il n’est plus possible de continuer à soigner dans le vide des problèmes d’asthme et de toux des personnes vivant dans des passoires thermiques. Il s’agit d’un réel enjeu de santé publique. Les professionnels de santé ne sont pas assez sensibilisés à la question du logement. Ils pourraient être des acteurs de repérage plus efficaces et orienter les patients vers les professionnels compétents pour les aider dans ce domaine. »

Ce lien entre les secteurs sanitaire et social n’est pas encore fluide, et implique, pour les praticiens, de savoir vers qui diriger leurs patients donc de se constituer un réseau de travailleurs sociaux, de se tourner vers les dispositifs d’appui à la coordination (DAC) ou éventuellement les communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS). « Les professionnels qui ne sont pas dans une approche pluriprofessionnelle vont peut-être être confrontés à davantage de complexité, estime le Dr Pascale Estecahandy, médecin de santé publique, coordinatrice du dispositif « Un chez soi d’abord » au sein de la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal). Ils ont besoin de relais car ils n’ont pas nécessairement de temps pour ce type de repérage. » Et de poursuivre : « Il faut construire des outils instantanés permettant au médecin, en temps réel, de solliciter quelqu’un tant que le patient est en face de lui. »

La formation peut aussi représenter un instrument efficace. « La jeune génération de médecins est de plus en plus demandeuse d’une réflexion autour de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), constate le Dr Isabelle Carayon, responsable de l’Association confédérale pour la formation des médecins (ACFM). Ils souhaitent détenir les clés pour répondre aux questions de leurs patients ou faire des mises en lien avec les bons interlocuteurs. C’est toute la problématique qui se pose aux médecins, qui n’ont pas toujours les solutions à suggérer aux patients malgré leur rôle social important. » L’ACFM propose déjà quelques formations sur la médecine environnementale et réfléchit avec Olivier Toma (lire entretien), à un cycle de formations/informations sur cette thématique.

(1) Etude réalisée par l’institut OpinionWay pour le compte du promoteur immobilier Cogedim, auprès d’un échantillon de 2 533 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, constitué selon la méthode des quotas, au regard des critères de sexe, d’âge, de catégorie socioprofessionnelle, de catégorie d’agglomération et de région de résidence. Les interviews ont été réalisées par questionnaire auto-administré en ligne sur système CAWI (Computer Assisted Web Interview), entre le 7 et le 13 septembre 2021.

Laure Martin