LE QUOTIDIEN : Quelles sont les missions du comité d'urgence Covid-19 de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) que vous présidez depuis le 22 janvier ?
PR DIDIER HOUSSIN : Selon le Règlement sanitaire international (RSI) de 2005, le Directeur général de l'OMS ne peut pas, seul, déclarer qu’une épidémie est une Urgence de santé publique de portée internationale (USPPI) : il doit appuyer sa décision sur l’avis d’un comité d'urgence composé d'experts scientifiques, de trois des cinq régions du monde, des virologues, des immunologistes, des spécialistes de santé publique ou encore des sciences des transports.
Ce comité ad hoc a pour mission de qualifier l’événement, mais il n'a pas vocation à siéger en permanence. Une fois l'urgence déclarée, il est prévu qu'il soit reconvoqué dans les trois mois pour réévaluer son avis. Pour ce coronavirus, à l'évidence, on était bien face à une USPPI.
Ce comité s'inscrit donc dans le cadre du RSI, le principal Traité international en matière de santé, puisqu'il vise à limiter la diffusion internationale des maladies. Depuis la fin du XXe siècle, l'USSPI a été déclaré plusieurs fois : pour les épidémies de H1N1, d'Ebola, de Zika.
Le problème de ce Traité tient au fait que son application est susceptible d'impacter la souveraineté des États membres. La déclaration d'USPPI peut susciter des difficultés d'application du RSI, comme en 2014 pour Ebola en Afrique de l'Ouest, en particulier concernant la compliance des états vis-à-vis de certaines règles.
Pour l'épidémie de Covid-19, l'OMS a été critiquée sur le fait d'avoir tardé à sonner l'alerte et subi la pression de la Chine. Quelle est votre analyse ?
L'alerte est venue de Chine fin décembre début janvier. La réponse de l'OMS est arrivée dans un délai bref : Tedros Adhanom Ghebreyesus a convoqué le comité d'urgence Covid-19 le 19 janvier. Il y avait alors 557 cas confirmés en Chine, trois ou quatre au Japon, deux en Thaïlande et un en Corée. C'était le tout début de l'épidémie.
Trois jours plus tard, le 22, le comité s'est réuni en conférence téléphonique à Genève pour une séance qui a duré toute la journée. Les experts étaient divisés sur l’avis à rendre, à 50/50. Ce comité ne fonctionne pas par vote mais par consensus. Le consensus a été qu’il était un peu tôt pour qualifier cette épidémie d'USPPI, mais des recommandations ont été faites qui préfiguraient cette qualification.
Une semaine plus tard, le 30 janvier, le comité a été reconvoqué. On était passé de 550 cas à quelques milliers de cas et de 17 à 150 décès en Chine, et de 4 à 80 cas à l'étranger. À la quasi-unanimité, le comité a suggéré au Directeur général de l’OMS de déclarer que cette épidémie était une USPPI.
Par le passé, l'OMS avait été accusée d'avoir traîné pour Ebola en 2014, ou d'être allée trop vite pour le H1N1 en 2009. La valeur symbolique d'une telle décision est très forte, c'est l'annonce d'une forte menace. Cela n'est pas sans conséquences sur les droits et devoirs de l'OMS et des États membres.
Alors que les chercheurs ont très vite collaboré au niveau international avec un partage en ligne des connaissances, le manque de coopération politique entre États dans la réponse à l'épidémie est un point de fragilité. Que peut faire l'OMS ?
Il est plus facile de faire de la science ouverte que d'harmoniser les politiques des États. Il n'y a pas encore de gouvernement mondial. Les États, grands et petits, sont souverains. Entre eux, ils peuvent être en situation d'alliance et de coopération, mais aussi de concurrence, de compétition, voire de conflit. Le multilatéralisme en a pris un coup ces dernières années. Les responsables politiques n'ont pas la même vision des choses. Les discordances, voire les oppositions, entre États empêchent une harmonisation de la réponse mondiale à l'épidémie.
Des efforts sont faits, au niveau européen notamment mais aussi mondial, même si les efforts internationaux ne sont pas exempts d'arrière-pensée politique. Pour les pays en développement, qu'en est-il de l’application de l'article 44 du RSI demandant aux pays développés de leur apporter de l'aide ?
Par le passé, des efforts, certes tardifs, ont été faits pour Ebola en Afrique de l’Ouest. Mais là, l'affaire est bien plus compliquée car les pays développés sont eux-mêmes touchés. Quand, sur son territoire, un pays est confronté à un débordement de son système de soins, un nombre important de décès et un impact socio-économique très lourd, l’élan vers la coopération devient plus difficile.
L'épidémie commence seulement en Afrique, Tedros Ghebreyesus a fait part de ses inquiétudes et a appelé son continent « à se réveiller ». Est-ce que la démographie, plus jeune qu'en Chine et en Europe, pourrait faire que, malgré tout, l'Afrique connaisse une épidémie de moindre ampleur ?
On peut l'espérer, il est possible que la propagation du virus se fasse de façon différente. Mais les inquiétudes sont très fortes. En Afrique, tout est là pour que le système de soins soit dépassé : manque de soignants, à la fois de médecins et de personnel infirmier, hôpitaux vétustes et peu équipés. Alors que les pays développés déploient des efforts immenses pour faire face, sans être totalement sûrs d'y parvenir.
De plus, en dépit d'un faible système de soins, la démographie africaine ressemble de plus en plus à celle des pays développés : les gens vivent plus vieux et avec des maladies chroniques.
Après la première vague souvent qualifiée de tsunami, faut-il craindre un deuxième pic comme cela est évoqué ?
Tout dépendra de l'immunisation de la population, mais il est encore trop tôt pour le dire. En Chine, où a été pris le premier choc, les scientifiques commencent à mettre en place une étude de sérologies en population générale. Et concernant la durée de l'immunité possiblement conférée, on connaît à ce jour encore peu de choses.
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