Entre 2012 et 2015, l'Agence nationale du médicament et des produits de santé (ANSM) a mis en évidence un taux de 60 % de mésusage de l'antibactérien urinaire nitrofurantoïne (Furadantine, Furadoine) selon une étude présentée ce jeudi matin à la presse.
« Nous avions déjà eu des signalements en 2012, mais c'est la première fois que nous mesurons l'ampleur du mésusage », explique Caroline Semaille, directrice des médicaments anti-infectieux, en hépato gastroentérologie en dermatologie et des maladies métaboliques rares à l'ANSM.
Des prescriptions chez les hommes !
Menée à partir des données de l'échantillon généraliste des bénéficiaires (EGB) de l'assurance maladie, soit sur 7 660 patients, cette étude révèle que 15 % des prescriptions ont été faites chez des hommes, alors que la nitrofurantoïne ne doit être prescrite qu'à la femme adulte ou la petite fille de plus de 6 ans.
Par ailleurs 45 % des prescriptions ont été réalisées sans que le caractère bactérien de l'infection ne soit avéré par un examen cyto-bactériologique des urines (ECBU) et 8 % des initiations ont été délivrées pour une durée de traitement supérieure à la limite de 7 jours fixée par l'AMM.
La nitrofurantoïne est associée à des effets indésirables graves, telles des fibroses pulmonaires, des pneumopathies interstitielles, des hépatites cytolytiques, des hépatites cholestatiques, des hépatites chroniques et des cirrhoses, dont certaines peuvent conduire à des décès.
« Nous avons déjà enregistré 3 décès, explique Caroline Semaille, mais ce chiffre est probablement sous-évalué. » En 2014, il s'est vendu en France 18 millions de cachets de 50 mg. « Les Anglais sont plus gros consommateurs que nous, poursuit Caroline Semaille, mais nous ne savons pas s'ils ont le même problème de mésusage que nous. Nous allons entamer des discussions au niveau européen sur les problèmes de mésusage de la nitrofurantoïne. »
Les vieilles habitudes ont la vie dure
C'est la 4e fois que l'ANSM tire la sonnette d'alarme sur le mésusage de ce médicament, sans toutefois parvenir à infléchir les mauvaises habitudes de prescription. « Les mauvaises prescriptions ont été faites par tous les types de prescripteurs : médecins généralistes, spécialistes en maladies infectieuses, urologues, en ville comme à l'hôpital », précise Caroline Semaille.
En mars 2012 une première modification de l'AMM avait restreint la prescription de la nitrofurantoïne au traitement curatif de la cystite chez les petites filles à partir de 6 ans, l'adolescente et la femme adulte, sous réserve d'une documentation microbiologique et en l'absence d'autre antibiotique. La posologie est de 150 à 300 mg en 3 prises par jour pour la femme adulte et de 5 à 7 mg/Kg/jour en 4 prises journalières chez la petite fille.
Pour autant, le rapport bénéfice risque du médicament n'est pas remis en cause : « Cet antibiotique reste majeur, en France, rappelle le directeur de l'ANSM, le Pr Dominique Martin. On a très peu de nouveaux antibiotiques dans les pipelines et l'infection urinaire, est une des pathologies les plus fréquentes pour laquelle on a le plus de résistances. »
Grossesse et antidépresseur, un premier signal
Au cours du même déjeuner presse, les responsables de l'ANSM ont souhaité mettre en garde les professionnels de santé contre un risque qui émerge dans la littérature scientifique : celui lié à la prise d'inhibiteurs sélectifs de la sérotonine (paroxétine, fluoxétine, sertraline, citalopram, escitalopram et fluvoxamine) et les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline (venlafaxine, duloxétine, mirtazapine et milnacipran) lors de la grossesse.
Plusieurs études épidémiologiques sur le risque de troubles neuro-développementaux chez l'enfant exposé in utero à ces médicaments ont été publiées dans la littérature. Certaines données suggèrent une augmentation du risque de troubles du spectre de l'autisme chez les enfants exposés.
« Ce sont des données encore très préliminaires, et toutes les études ne concordent pas mais on a là un premier signal qui incite à privilégier d'autres approches au cours de la grossesse, explique Patrick Maison, directeur de la surveillance à l'ANSM. On parle aussi d'une augmentation du risque de malformation cardiaque avec une fréquence de 2 % chez les enfants exposés in utero contre 1 % en population générale. » Pour Dominique Martin, « certaines femmes très déprimées doivent recevoir un traitement médical, mais il faut qu'il y ait un débat éclairé entre patientes et médecins ».
Le directeur du pôle épidémiologie des produits de santé, Direction de la stratégie et des affaires Internationales de l'ANSM, Mahmoud Zureik, a par ailleurs annoncé le lancement d'une étude épidémiologique par la plate-forme de pharmacoépidémiologie de Bordeaux. « C'est une étude très compliquée, explique-t-il, car nous connaissons les dates d'accouchement, mais pas les dates de début de la grossesse. De plus, nous avons des données sur la prescription, mais pas si ça a été pris ou non. »
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