Dans les hôpitaux publics, comment les déficits et la dette pèsent sur le travail des médecins

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Publié le 16/02/2026
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Déficits records, dette accumulée, plans d’efficience : dans des hôpitaux aux finances plombées, les praticiens hospitaliers décrivent une pression quotidienne, avec des conséquences sur l’organisation des soins et l’attractivité médicale.

Crédit photo : Garo/Phanie

Plans de redressement, contrats de retour à l’équilibre financier, dispositifs d’appui des inspecteurs de l’Igas ou des ARS : face à l’endettement croissant de l’hôpital public, les outils de pilotage budgétaire se multiplient. En 2024, près de 80 % des établissements étaient concernés par un déficit record de trois milliards d’euros, indique la Drees (ministère de la Santé). La même année, l’encours de la dette accumulée des hôpitaux publics frôlait les 30 milliards. Sur le terrain, cette contrainte financière pèse sur les praticiens hospitaliers, qui s’adaptent bon an mal an.

Sur un fil en matière de recrutement

À Marseille, l’AP-HM est lestée d’une dette de plus de 800 millions d’euros, héritée d’une série de grands emprunts contractés dans les années 2000 pour financer des travaux de modernisation. Pour retrouver de l’air, la logique voudrait que le CHU allège sa masse salariale, ce qui pourrait avoir un impact sur la qualité des soins. « Ce n’est pas à l’ordre du jour », assure le Pr Jean-Luc Jouve, président de la commission médicale d’établissement (CME) du CHU phocéen. D’autant que, rappelle-t-il, toute suppression de postes, notamment soignants, aurait comme effet de bord une « fuite des médecins ». Pour autant, la marge de manœuvre des équipes est déjà étroite. « Nous sommes sur un fil en matière de recrutement médical et paramédical », reconnaît-il, évoquant là encore une réorganisation du travail difficile en raison du risque d’impact sur la qualité des soins. Si des économies supplémentaires étaient exigées, « cela relèverait d’une décision politique assumant une baisse de la qualité de prise en charge », tranche le pédiatre, qui a réussi à restaurer l’attractivité médicale sur le site de la Timone avec des postes de médecins partagés.

Loin d’être un sujet abstrait

Dans les hôpitaux de taille intermédiaire, la dette se vit souvent sur un mode plus brutal. Au centre hospitalier de Laval, en Mayenne, le déficit a atteint 13 millions d’euros en 2024. L’établissement, sous administration provisoire depuis septembre 2025, a été sommé de mettre en œuvre un plan d’attractivité et de soutenabilité des investissements (Pasi). « On ne peut pas remercier 50 hospitaliers du jour au lendemain », alerte le Dr Yassine Hussein, président de la CME qui s’offusque de cette mesure du plan. Pour lui, la contrainte budgétaire se traduit par une tension sur les équipes, aggravée par les fermetures passées des urgences, responsables selon lui de perte d’activité et de recettes importantes. Dans ce contexte, les médecins sont poussés à repenser l’organisation des soins : restructuration de services à faible activité, redéploiements d’effectifs, priorisation de filières jugées plus « soutenables ». « Ce sont des choix médicaux dictés par la contrainte financière », déplore le réanimateur.

À l’hôpital de Digne-les-Bains, dans les Alpes-de-Haute-Provence, la dette cumulée frôle les 40 millions d’euros. Le plan d’efficience transmis aux équipes prévoit notamment le non-remplacement de certains départs naturels (lorsque c’est compatible avec la continuité et la sécurité des soins) et la réduction du recours à l’intérim médical. Officiellement, ces mesures doivent se faire sans impact direct sur la prise en charge des patients. En réalité, elles nourrissent sur le terrain un climat d’inquiétude durable parmi les hospitaliers, d’autant que l’aide exceptionnelle accordée par l’ARS doit avant tout éviter une rupture de trésorerie, ce qui n’efface en rien le poids du déficit sur les épaules médicales.

Dans ces établissements aux profils différents, une constante demeure : pour les médecins, l’endettement n’est plus un sujet comptable abstrait mais une contrainte permanente qui façonne l’organisation des soins, fragilise l’attractivité médicale et maintient les praticiens dans une tension permanente entre respect des exigences budgétaires de leur hôpital et responsabilité médicale.

Un pilotage budgétaire de plus en plus contraint

À mesure que l’endettement hospitalier se creuse, directeurs comme médecins dénoncent des plans d’efficience souvent élaborés en amont par les tutelles, puis imposés aux établissements. « Des directeurs se sont vus mettre devant le fait accompli », rapporte Jérôme Goeminne, président du Syndicat des manageurs publics de santé (SMPS), soulignant le temps perdu à renégocier en interne des mesures parfois peu opérationnelles. Côté médical, les craintes portent davantage sur l’investissement. Le Pr Karim Asehnoune, président de la conférence des présidents de CME du CHU, alerte sur l’effet cumulé de tarifs hospitaliers bloqués d’une année sur l’autre et du manque de moyens dédiés à la recherche et aux équipements lourds. Même constat à la Fédération hospitalière de France (FHF), qui estime que les leviers d’efficience réclamés par la tutelle nationale aux hôpitaux publics sont désormais largement épuisés.

Arnaud Janin

Source : lequotidiendumedecin.fr