A l’heure où les internes sont en bisbille avec les hôpitaux pour une application effective des 48h de travail au 1er mai, voila une enquète qui en dit plus que n’importe quelle démonstration sur la (sur)charge de travail des futurs médecins. Cette thèse présentée en début d’année par Marion Lestienne Crémière met en effet en lumière les différents facteurs de stress présents chez les internes en médecine générale (IMG). Pour y parvenir, la jeune généraliste s’est entretenue avec 17 IMG d’Ile-de-France. Et son constat montre que le problème est multifactoriel et que -même si elles ne sont pas une vue de l’esprit- les cadences infernales ne sont pas seules en cause : «dans notre étude, la charge de travail et les conditions de travail ont été mises en avant, mais ce sont surtout le manque d’encadrement, les situations graves ou urgentes, les erreurs médicales ou le manque d’expérience médicale qui ont été cités par les internes comme source de stress,» rapporte la jeune médecin parisienne.
Décider seul
Première surprise, issue de ces rencontres avec ces 13 jeunes femmes et 4 jeunes hommes, âgés de 25 à 31 ans : la relation avec les chefs de clinique est vécue comme facteur aggravant de stress par la quasi-totalité d’entre eux (94%). Marion Lestienne Crémière explique cela par un certain manque d’encadrement. Pour elle, le fait que les internes agissent souvent seuls et prennent des décisions dans ces conditions implique souvent une mauvaise entente, une mauvaise cohésion et un manque de compréhension avec les chefs. Un paradoxe, alors que l’auteur suggère que les internes rechercheraient volontiers un appui confraternel ou un soutien de la part de leurs chefs de clinique.
Défaut d’encadrement qui pose aussi certains problèmes de décision pour les futurs médecins. Presque tous (94%) évoquent en effet les situations graves ou urgentes comme étant un facteur de stress : réponse rapide à un problème médical grave, peur de prendre une mauvaise décision, analyse l’auteur. 88% des internes interrogés évoquent un stress par rapport aux lourdes responsabilités qu’ils endossent et la peur de l’erreur médicale.
Le manque d’expérience médicale est d'ailleurs un facteur majeur de tension, éprouvé comme tel par 82% de ces médecins en formation. Comme l’explique à sa façon un des internes interviewés, «parce que t’es seul devant le patient et que tu passes de la théorie, de ce que tu as appris théoriquement dans les livres, à la pratique». Un dernier point qui parait finalement le plus important aux yeux de Marion Lestienne Crémière : «Il est inévitable que la première fois que l’interne se trouve face à un patient seul soit une étape stressante. Mais (...) les IMG n’évoquent pas ces "première fois" comme source de stress, mais ce passage brutal de la théorie à la pratique» analyse-t-elle. Le choc du contact avec la réalité semble finalement beaucoup plus éprouvant que les éventuelles lacunes de leur bagage théorique. Seuls 35% trouvant que le manque de connaissances participe à leur stress.
Jamais le temps de souffler
Et évidemment, la charge de travail n’arrange rien. Temps passé à l’hopital et en stage, nombre de gardes effectuées, week-ends ou jours fériés travaillés... Les trois quarts des enquêtés pointent ce rythme infernal comme stressant. «J’ai du enchainer trois semaines sans repos», raconte cette jeune qui est déjà passée aux urgences, en médecine interne, chez le praticien et se trouve en pédiatrie. Quand une autre, en quatrième semestre aussi, déplore la contrainte «de ne pas prendre le temps de faire les choses, d’être toujours en train de regarder la montre et de se dépêcher.» «Le fait de rester longtemps à l’hôpital stresse les IMG car cela les empèche de souffler et de prendre du recul vis-à-vis des situations auxquelles ils sont confrontés chaque jour. C’est ce stress accumulé qui ressort de mes entretiens,» retient pour sa part la jeune thésarde. D’autant que parallèlement, les conditions de travail (transport, manque de matériel dans les services ou d’information sur les patients...) sont un facteur aggravant, énoncé par 71% des IMG interrogés. Telle interne, en gériatrie au moment de l’entretien, évoque parfaitement «le stress de la secrétaire, de l’ordinateur qui marche pas, de "on n’a pas pesé telle dame", de tous ces gens qui tournent autour de toi, qui peuvent potentialiser ton travail ou de te mettre des bâtons dans les roues...»
Bien sûr, la vie d’internes est aussi faite de changements permanents. Et a fortiori en médecine générale. Mine de rien, ça ne semble pas si facile à vivre, même quand on est jeune : 59% citent l’adaptation à un nouveau stage comme facteur lié à une augmentation de leur stress professionnel. Visiblement, c’est pour eux une période difficile du fait d’un changement d’équipe, d’habitudes de services et de protocoles ou encore de nouvelles pathologies à prendre en charge. «Les premières semaines, pour moi, c’est toujours les plus dures,» résume cette interne, fille de médecin.
Que dire aux familles ?
Et puis il y a les patients et leurs familles... Pas si simple à gérer quand on n'a pas trente ans : un facteur d’inquiétude pour plus de la moitié (47%) de ces futurs généralistes. Que ce soit une situation de conflit, d’annonce de diagnostic difficile ou encore de fin de vie, ces moments restent à l’évidence très compliqués à gérer : «C’était un gros stress, parce que je ne savais pas quoi faire, comment lui dire, comment le dire aux parents,» raconte cette jeune en première année d’internat qui avoue son manque d’expérience médicale. Pour 41%, les imprévus sont aussi source importante de stress. Et ils sont le même nombre à estimer que les gardes augmentent leur stress. «Encore une garde, est-ce que je vais pouvoir la gérer ?», s’interroge cet interne. «J’ai un stage sans garde, donc je suis moins stressée», se réjouit à l’inverse une jeune consœur. Quand une troisième en début de troisième cycle avoue qu’elle évite les stages avec gardes...
Les difficultés de gestion de la vie personnelle du fait des contraintes professionnelles sont aussi source de tracas, mais citées par 35% des enquêtés, ça ne semble pas central, pas plus que les soucis générés par le travail universitaire.
Quoique les trois quarts des internes rencontrés aient effectué leur semestre chez le généraliste, celui-ci a été très peu évoqué comme facteur de stress. La faible proportion du stage ambulatoire dans la maquette du DES explique peut-être cette discrétion. A moins que le compagnonage au cabinet soit moins éprouvant pour un novice que l’usine hospitalière... Pour sa part, Marion Lestienne Crémière reste prudente : "A partir de notre étude, on ne peut pas conclure que les stages à l’hôpital sont plus stressants que les stages ambulatoires, mais cela reste quand même une question à se poser au vu les résultats."
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