Un arrêté du 4 février formalisant les conditions de réalisation de prélèvements et d'analyses d'examens de biologie médicale en dehors d'un laboratoire ad hoc fait réagir des syndicats de biologistes, pourtant favorables à la facilitation des urgences biologiques. Ils mettent en cause l’organisation pratique de ces examens délocalisés, leur financement et la formation des professionnels hors laboratoires.
L’arrêté précise que la « phase analytique des examens de biologie médicale peut être réalisée en dehors d’un laboratoire de biologie médicale dans un cabinet médical, une maison de santé, un centre de santé, un Ehpad ». Est précisée aussi la liste des examens autorisés (glycémie, hémoglobine, INR, D-dimères, troponine et tests viraux rapides, etc.). Une demande d’autorisation à l’agence régionale de santé (ARS) adressée conjointement par le laboratoire responsable et la structure d’accueil (cabinet, Ehpad, etc.) doit mentionner l’identité du biologiste chargé d’assurer la formation du personnel effectuant les analyses. L’arrêté mentionne par ailleurs les modalités d’organisation et de logistique (locaux, conservation des échantillons et des résultats, etc.), autant de conditions nécessaires pour obtenir l’autorisation de l’ARS.
Las, les syndicats de biologistes sont circonspects voire mécontents devant la parution, trop rapide à leurs yeux, de cet arrêté alors que de nombreux sujets sont loin d’être réglés avec la direction de la Sécurité sociale (DSS). Alors que le principe de la biologie délocalisée a été réclamé à l’origine par les services d’urgences qui voulaient des résultats rapides, ce texte aurait été étendu par le gouvernement pour répondre aux besoins des malades. Et surtout « décidé arbitrairement », critique François Blanchecotte, chef de file de SDBio et président de la Fédération de la biologie médicale.
Pas de cartographie des besoins
L’organisation et le lieu des actes délocalisés posent question. « Par exemple, il est question d’installer des petites machines dans des cabinets médicaux, insiste François Blanchecotte. Mais est-ce qu’un cabinet de sage-femme est un cabinet médical ? » Concernant l’extension du système aux Ehpad, le doute subsiste aussi. « À Joué-lès-Tours dans ma ville, nos Ehpad sont de petite taille. Pourquoi acheter une grosse machine pour faire 12 000 euros d’actes par an seulement ? », s’étonne le syndicaliste.
Surtout les besoins territoriaux n’auraient pas été évalués. « Nous avons mis la charrue avant les bœufs, c’est un immense gâchis, développe le Dr Lionel Barrand, président du syndicat national Les Biomed. Nous demandons depuis trois ans une cartographie de l’existant qui n’a pas été faite, à savoir la compilation des laboratoires existants, des horaires d’ouverture, des examens d’urgence sur place, afin de connaître les lieux où il faut mettre de la biologie délocalisée. »
Il est question d’installer des petites machines dans des cabinets médicaux. Mais est-ce qu’un cabinet de sage-femme est un cabinet médical ?
François Blanchecotte, président de SDBio
La question du personnel chargé des examens est une autre source d’inquiétude. « Est-ce l’infirmière, le personnel technique, le médecin lui-même ? », questionne François Blanchecotte. Le prélèvement « est un vrai geste technique qui engage notre responsabilité professionnelle », argue-t-il. Ce qui pose la question de la formation dispensée aux personnels qui utiliseront les machines et réaliseront les prélèvements.
Un dernier obstacle est le financement. Aucune enveloppe spécifique pour ces examens hors laboratoire n’a été prévue dans l’accord de 2023 entre la Cnam et les biologistes (qui prévoyait une croissance annuelle maximale de 0,4 % sur les trois années suivantes). Pour les syndicats de biologistes, pas question d’inclure le surcoût de ces nouveaux actes délocalisés dans l’enveloppe existante, « car cela ferait s’effondrer nos prix ». De fait, ces examens de biologie médicale délocalisée (EBMD) génèrent un surcoût médian « 15 fois supérieur » à celui des examens en laboratoire, mentionnait un guide de l’Agence nationale de l’appui à la performance sanitaire et médico-sociale (Anap) fin 2025. « Ces actes sont utiles pour éviter des passages aux urgences, alerte le Dr Barrand. Mais si on les fait à tort à travers, cela va engloutir des sommes monstrueuses… ».
Les médecins coordonnateurs d’Ehpad mitigés
La réforme de la biologie délocalisée préoccupe aussi les médecins coordonnateurs d’Ehpad, faute de concertation, dans un contexte d’élargissement de leurs missions et de glissement de leurs tâches. D’autant que pour certains actes, il faudra de toute façon un médecin pour interpréter les résultats. Sur la troponine par exemple, « cela peut être intéressant pour l’infirmière s’il y a une suspicion d’AVC, soit pour hospitaliser le patient, soit pour éviter de le transférer », contextualise la Dr Anne David-Bréard, présidente du Syndicat national de gérontologie clinique (SNGC). Pour autant, la réforme procure une avancée pour la biologie d’urgence. « L’intérêt de ce texte est d’avoir des résultats très rapides avec des tests immédiats, comme nous l’avons vécu avec le Covid, afin de screener rapidement les personnes malades », explique la Dr Anne David-Bréard.
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