La Dr Jane Muret salue ses collègues avec le même sourire que celui du pin’s en forme d’émoji épinglé à sa blouse. Dans les couloirs labyrinthiques de l'Institut Curie, elle désigne l’endroit où se trouvaient les cadres qui servaient à se fournir en protoxyde d’azote, un anesthésique fréquemment utilisé pour endormir les patients. « Nous nous sommes aperçus que ce gaz, très ancien, peut être remplacé par de nouveaux médicaments, plus maniables et avec une meilleure prise en charge de la douleur, explique la spécialiste en anesthésie-réanimation. De plus, le protoxyde d’azote est très polluant. »
La médecin de 59 ans décide de le bannir de sa pratique il y a plus de dix ans, lorsqu’elle travaille à Gustave-Roussy (IGR), et ce bien avant la prise de conscience écologique qui secoue actuellement les spécialistes de bloc.
Cheffe de service depuis 2021 à Curie, elle a aussi cessé de commander le desflurane qui a un pouvoir de réchauffement global 2 500 fois supérieur à celui du CO2. Grâce à son travail de persuasion facilité par une forte culture de l’innovation des équipes soignantes, plus aucun patient n’est aujourd’hui endormi à l’aide de ce gaz anesthésique. « Des physiciens se sont rendu compte de la présence de gaz halogénés [dont le desflurane et le protoxyde d’azote, NDLR] dans des échantillons de gaz atmosphériques prélevés dans trois endroits du globe, indique-t-elle. Les coupables sont tout trouvés : nous sommes les seuls, avec les vétérinaires, à les utiliser. » Les gaz sont métabolisés à hauteur 5 % par le corps du patient, le reste (les 95 %) repart dans l’atmosphère et dans l’air que nous respirons, développe l’anesthésiste. Depuis le 1er janvier, l’utilisation de ce gaz comme anesthésique par inhalation est d’ailleurs interdite par Bruxelles, sauf si aucun autre ne peut être manipulé pour des raisons médicales.
Le combat de la Dr Muret contre cet anesthésique remonte à 2016, année où la Société française d’anesthésie et de réanimation (Sfar), dont elle est administratrice, alerte les professionnels de santé sur l’impact environnemental du desflurane. Pendant cinq ans, la spécialiste est présidente de la commission « développement durable » de la société savante et n’a de cesse de sensibiliser ses confrères et consœurs. Elle s’applique toujours à cette tâche à chaque fois qu’un nouveau soignant fait son entrée dans son service. La synergie est telle que chaque membre de l’équipe apporte sa pierre au bloc vert.
Trop de gaz dans la nature
Djedjiga Si Serir, infirmière anesthésiste, soulève une cartouche blanche et verte positionnée à la sortie du respirateur. L’Iade est intarissable lorsqu’il s’agit d’expliquer l’intérêt écologique de ce petit dispositif, qu’elle change plusieurs fois par semaine : « Les gaz qui ne sont pas métabolisés s’en vont habituellement dans une prise du système d’évacuation des gaz anesthésiques et sont rejetés dans la nature, décrit-elle. Mais depuis trois ans, à Curie, il y a un système de récupération des gaz pour éviter qu’ils ne soient évacués dans l’atmosphère ». En plus d’être écologique, il a le mérite d’être bien moins coûteux que le système classique.
Ces cartouches à base de charbon de noix de coco, venues d’Allemagne, sont relativement récentes et ne disposent encore que de très peu d’études sur leur efficacité. Curieux, un interne du service de l’Institut Curie, le Dr Guillaume Blanchard, a mené un travail de thèse afin de documenter son utilisation. « Selon les premiers résultats, nous arrivons à recueillir en moyenne 50 % du gaz que l’on administre au patient. C’est encourageant ! », se ravit la Dr Muret.

Mais une fois la cartouche pleine, Djedjiga Si Serir a beau la changer pour en mettre une nouvelle, elle ne sait pas quoi faire de celle utilisée. L’idéal aurait été de la renvoyer dans l’usine berlinoise qui les fabrique, en mesure d’extraire le gaz, de le purifier et de le remettre en bouteille. Mais renvoyer ces cartouches usagées reviendrait à exporter des déchets au sein de l’Union européenne, ce qui est interdit par le Parlement depuis février 2024. Elles sont donc stockées dans une réserve du bloc opératoire. C’est l’un des grands regrets de la Dr Muret : « Nous mettons des dispositifs en place, nous tentons de limiter l’impact écologique et une réglementation barre nos progrès ! »
En attendant de trouver une solution, la militante de la première heure ne désarme pas. Car pour elle, chaque gaz évité, chaque pratique modifiée compte, fédère, et prouve qu’une autre anesthésie est possible.
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