Pourquoi vous êtes-vous intéressée au suivi médical des patients astronautes ?
Isabel Pifarré Coutrot : Dans ma thèse, j'essaie de comprendre si l'usage des outils numériques transforme les pratiques et les valeurs des médecins généralistes. Au début, je me suis interrogée sur la pratique de la téléconsultation : qu'implique cette pratique ? Quels sont les risques ? Comment compenser la perte de l'examen clinique ? Rapidement, je me suis rendu compte que la distance géographique entre le médecin et le patient était quelque chose de très perturbant et disruptif pour la relation patient-médecin. J'ai donc décidé de commencer ma thèse avec l'étude d'un cas extrême de distance géographique : le suivi médical à distance des astronautes. L'objectif de cette étude était de décrire les stratégies mises en place par les institutions aérospatiales pour permettre ce suivi.
Comment avez-vous mené vos travaux de recherches ?
I.P.C. : Pour étudier ce cas, j'ai analysé des données secondaires disponibles sur les sites des agences aérospatiales. J'ai par ailleurs conduit un entretien semi-directif avec un médecin de l’Agence Spatiale Européenne à la retraite ayant exercé entre 1983 et 2001. Médecin généraliste de formation, il a suivi tout au long de sa carrière 10 astronautes (huit Français et deux Allemands). Pour analyser cet entretien, j'ai utilisé un cadre conceptuel crée par un économiste qui distingue, en plus de la proximité géographie, quatre types de proximités : sociale, cognitive, organisationnelle et institutionnelle. Cela m'a ensuite permis de voir si toutes ces proximités jouaient un rôle important dans les stratégies mises en place pour assurer le suivi médical à distance des astronautes.
Quels résultats avez-vous obtenus ?
I.P.C : Je me suis rendu compte que la distance géographique temporaire, dans ce cas de figure, ne constituait pas un frein au bon suivi médical. En effet, avant la mission, le médecin spatial et le patient astronaute ont déjà établi une relation de confiance. En fait, un médecin spatial est aligné à un astronaute pendant deux ans, donc dès le recrutement le médecin connaît son patient. Il le suit ensuite pendant toute sa préparation qui dure plusieurs mois. En fait, la relation médecin-patient commence en proximité géographique. Et cette proximité est très importante au départ de la relation et permet de développer la proximité sociale. Finalement, le médecin et l'astronaute vont apprendre à se connaître, échanger de manière informelle, discuter de leur vie personnelle. Cela aboutit à créer une relation de confiance entre les deux parties. Ce qui permet au médecin d'avoir une bonne connaissance globale de son patient dans toutes ses dimensions biopsychosociales : le médecin connaît sa vie personnelle, sa vie de famille, son histoire… Une fois que cette relation est établie, le suivi à distance par visioconférence fonctionne donc très bien. Car, finalement, la proximité sociale permet de compenser, en partie, la distance géographique et elle participe à la bonne communication entre médecin et patient. Dans l'espace, le bon suivi médical des astronautes repose finalement sur la relation de confiance établie avec le médecin au préalable.
Quel est le rôle d'un médecin spatial pendant une mission ?
I.P.C. : Évidemment, le patient astronaute quand il part en mission est déjà en excellente santé. Le rôle du médecin spatial, resté sur place, va donc être avant tout préventif. C'est à lui de prévenir les éventuels problèmes de santé de son patient qui peuvent survenir dans l'espace afin que cela n'entrave pas le déroulé de la mission. En effet, les conditions environnementales dans l'espace ont des effets négatifs sur le corps. L'apesanteur modifie complètement la circulation des liquides. Au début de chaque mission, les astronautes sont donc sujets à des maux de tête, à des nausées. La perte de masse musculaire et osseuse ainsi que les risques de thrombose veineuse, les pathologies oculaires et les effets psychologiques liés au confinement, même s'ils sont anticipés en amont, sont importants. Le médecin va donc devoir conseiller son patient tout au long de la mission pour atténuer ses effets. Il y a par ailleurs une consultation médicale privée en visio entre le médecin et son patient tous les 8 jours. Cette consultation dure entre 10 et 15 minutes. Elle permet au médecin de revoir de manière assez systématique, grâce à une médicale check-list, toutes les parties du corps.
Que se passe-t-il en cas d'urgence médicale ?
I.P.C. : En cas d'urgence médicale impérieuse, l'astronaute peut être évacué en moins de 48 heures. Dans l'histoire des voyages spatiaux, il y a eu deux évacuations. Une en 1985, pour un cas de prostatite et une autre en 1987 suite à une erreur d'appréciation médicale. Cette erreur a coûté la place du médecin qui a décidé cette évacuation. En effet, les conséquences financières d'une évacuation sont très lourdes. La pression pour les médecins spatiaux est donc grande même si les évacuations sont décidées maintenant en cohésion avec des équipes entières.
Y a-t-il des freins au bon suivi médical ?
I.P.C. : Non pas vraiment si ce n'est que dans le cadre de ce type de suivi, patients et médecins font partie de la même entreprise. Il y a donc parfois des situations un peu tendues car, même si le médecin est tenu au secret médical, la mission prime avant tout. Si certains problèmes, qui peuvent être dangereux pour la mission, lui sont remontés il se doit de le rapporter à ses supérieurs. Cela peut donc mettre le médecin dans une situation inconfortable. En tout cas, la personne que j'ai interrogée privilégiait avant tout le secret médical et sa relation avec l'astronaute.
Dans le cadre de sa thèse, Isabel Pifarré Coutrot est à la recherche de médecins généralistes venus de tout horizon pour s'entretenir avec eux et enrichir son travail de recherches. Elle est joignable à l'adresse mail suivante : isabel.pifarre-coutrot@universite-paris-saclay.fr.
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