Article réservé aux abonnés
Dossier

La médecine libérale sous les coups de boutoir

Par Loan Tranthimy et Cyrille Dupuis - Publié le 19/12/2025
La médecine libérale sous les coups de boutoir


OLIVIER JUSZCZAK/SIPA

Pour la profession, le climat s’est durci en 2025 : attaques contre la liberté d’installation, gel des revalorisations, tir de barrage contre le secteur 2 et les « rentes », convention contournée… En fin d’année, les menaces se sont éloignées mais le secteur libéral reste l’arme au pied début 2026.

L’année 2025 avait pourtant commencé sous de bons auspices pour la médecine libérale. Signée en 2024, la nouvelle convention médicale avait du moins éclairci l’horizon, actant des revalorisations attendues de longue date, dont la consultation à 30 euros tout juste entrée en vigueur pour les généralistes.

Mais les premiers nuages surgissent rapidement avec l’examen au printemps de la proposition de loi transpartisane portée par le député socialiste mayennais Guillaume Garot, qui soumet l’installation des médecins dans les zones déjà bien dotées à une autorisation délivrée par l’ARS et rétablit l’obligation de permanence des soins. La jeune génération dénonce des mesures « coercitives », les syndicats de médecins installés protestent. « Nous n’accepterons pas que les choix d’installation et l’organisation de nos soins soient dictés par l’ARS », alerte déjà la Dr Agnès Giannotti, présidente de MG France.

Une grève intersyndicale illimitée, soutenue par l’Ordre, est votée à l’unanimité en avril, suivie par une manifestation nationale à Paris et dans plusieurs grandes villes. Mais le coup de pression de la profession échoue. La PPL Garot, véritable « repoussoir », est adoptée dans une Assemblée morcelée, où le lobbying médical est moins efficace que par le passé. La liberté d’installation, pilier de l’exercice, a été attaquée par une majorité de députés, même si l’issue définitive reste inconnue.

Foire aux idées

Au même moment, le sénateur LR Philippe Mouiller, président de la commission des affaires sociales de la Haute assemblée, dévoile à son tour une proposition de loi sur l’accès aux soins dans les territoires, certes moins punitive que celle de Guillaume Garot, et qui bénéficie du soutien du gouvernement. Elle prévoit elle aussi une installation conditionnelle dans les zones bien dotées, mais avec des modalités plus souples comme un exercice à temps partiel en zone sous-dense.

En ce sens, cette initiative sénatoriale semble compatible avec le « pacte de lutte contre les déserts médicaux » que décide d’annoncer François Bayrou le 25 avril. Mesure principale : une « mission de solidarité territoriale », réclamant aux généralistes d’exercer jusqu’à deux jours par mois dans les zones les plus fragiles, avec contrepartie financière. Entre les initiatives parlementaires en ordre dispersé et celles de l’exécutif pour mieux répartir les médecins ou flécher leur exercice, la profession doit redoubler de vigilance.

Prescriptions d’IJ sous surveillance

Le climat se dégrade en juin lorsque l’Assurance-maladie relance une campagne de contrôle des arrêts de travail, ciblant 500 généralistes gros prescripteurs avec une vague de courriers. Là encore, les syndicats se rebiffent : pas question pour la profession d’accepter un tour de vis sur les IJ et de transformer « ce levier thérapeutique en variable comptable », dans un contexte de souffrance accrue au travail. La tension est d’autant plus vive que les modalités de calcul de la Cnam sont jugées opaques.

Mais un autre front s’ouvre à l’été : les revalorisations d’honoraires qui devaient intervenir en juillet pour sept spécialités — psychiatrie, pédiatrie, gynécologie, dermatologie, endocrinologie, gériatrie et médecine de réadaptation — sont reportées de six mois, à janvier 2026, en raison du risque de dépassement sérieux des dépenses maladie 2025. Ce mécanisme de gel tarifaire est légal mais son effet est vécu comme une punition. « On bafoue le contrat conventionnel, on efface deux ans de négociations », s’insurge le Dr Franck Devulder, patron de la CSMF. Le Dr Patrick Gasser (Avenir Spé) fustige la « trahison » envers les libéraux. Le SML refuse que les soins de ville soient « les variables d’ajustement ou les victimes expiatoires d’une politique budgétaire incohérente ». La profession devra patienter.

Haro sur les « rentiers »

En octobre, le gouvernement présente le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2026, soulevant l’inquiétude des libéraux. Le taux de progression du budget des soins de ville, en hausse de seulement 0,9  %, est perçu comme une provocation, bien en deçà de l’inflation et des besoins. Une logique qui ne laisse augurer aucune marge de manœuvre future.

Ce n’est pas tout : le PLFSS initial affiche une volonté de cibler les « spécialités rentières », octroyant un pouvoir au directeur de la Cnam pour baisser unilatéralement les tarifs. Au-delà de l’imagerie, la radiothérapie ou la dialyse sont visées par les économies immédiates. Plusieurs mesures d’encadrement figurent dans le texte dont une surtaxe des dépassements d’honoraires et le déremboursement des prescriptions des médecins en secteur 3. La durée des arrêts de travail est limitée à 30 jours pour la primo‑prescription tandis que l’alimentation du DMP devient obligatoire sous peine de pénalités financières. Parallèlement, une mission parlementaire sur les dépassements rend ses conclusions. Elle appelle à un plafonnement strict de la liberté tarifaire et suggère de rendre l’Optam obligatoire pour les nouveaux médecins s'installant en secteur 2. 

Autre épée de Damoclès qui apparaît : dans la loi de finances (budget de l’État), la menace de suppression de certaines déductions conventionnelles dans les zones réputées non déficitaires pour les médecins concernés.

Un exil pour protester

Dans ce contexte pesant pour la médecine de ville, les syndicats fourbissent leurs armes à partir d’octobre et décident de lancer la riposte. Le Bloc, majoritaire, appelle les spécialistes sur plateaux techniques lourds à programmer un arrêt d’activité en janvier 2026 et à s'exiler symboliquement quelques jours à Bruxelles. « Un mouvement que nous voulons massif et qui se chiffrera en milliers de médecins », espère le chirurgien vasculaire toulousain Philippe Cuq (Le Bloc), fer de lance de ce mouvement. Objectif : faire toucher du doigt aux politiques la réalité d’une France sans secteur privé. Fin novembre, 1 700 spécialistes de bloc opératoire – chirurgiens, obstétriciens et anesthésistes – ont réservé leur bus et chambre d’hôtel pour l’opération d’exil à Bruxelles… Mercredi 3 décembre, à Nice, une journée de grève locale se déroule dans des cliniques privées du Sud-Est et donne le ton. Les praticiens de bloc ne sont pas les seuls à se mobiliser. Le 10 novembre, trois quarts des 4 800 radiologues libéraux français participent à une grève contre les décotes tarifaires, à l’appel de leur fédération nationale.

Une très large intersyndicale des médecins libéraux – syndicats représentatifs, internes, Comeli – se reconstitue et appelle à son tour à un mouvement de grève « sans précédent » début 2026. Mot d’ordre : « Début janvier, la médecine libérale ne répond plus », avec arrêt des consultations et de la permanence des soins. Tous refusent un budget de la Sécu « liberticide » qui « sonne le glas de la médecine libérale ». Une manifestation nationale est déjà envisagée à Paris dans la première quinzaine janvier.

Au-delà des menaces sur les tarifs ou le secteur 2, c’est le contournement de la convention qui est dénoncé. D’autant que dans un autre projet de loi (contre les fraudes), le gouvernement entend imposer les MSO en première intention (mise sous objectifs des médecins trop prescripteurs d’IJ). Une colère unanime traverse les rangs de la profession – toutes spécialités et toutes générations – avec la volonté d’en découdre.

Début décembre, la mobilisation du secteur permet d’écarter les mesures du PLFSS les plus rejetées sur le secteur 2 ou la baisse directe des tarifs. Mais plusieurs pommes de discorde subsistent dans le texte et la tension ne retombe pas. Faut-il continuer la grève ? Mi-décembre, les syndicats affichent la même détermination estimant dans un communiqué commun que le gouvernement les « piétine et méprise leur engagement ». Ils confirment leur appel à une manifestation « historique », le samedi 10 janvier 2026 à Paris. Quoi qu’il arrive, l’exercice 2025 laissera un goût amer.

France Santé, un label, des questions

Le 15 septembre en Saône-et-Loire, le Premier ministre Sébastien Lecornu lance sans concertation France Santé, dispositif introduit dans le PLFSS et doté de 150 millions d’euros. Le plan vise à labelliser 5 000 maisons, centres de santé, cabinets, hôpitaux de proximité ou même pharmacies d’ici à 2027 pour garantir un rendez-vous en 48 heures, cinq jours sur sept, à moins de trente minutes, surtout dans les zones sous-dotées. Le réseau France Santé divise les libéraux : certains y voient un rideau de fumée (labelliser les structures existantes), d’autres redoutent un pas vers l’étatisation de la médecine libérale et quelques-uns une opportunité pour sécuriser l’exercice coordonné.

Loan Tranthimy, Cyrille Dupuis