Lors de la soirée de pré-intégration du 8 juillet 2021, qui a tragiquement coûté la vie à Simon Guermonprez, étudiant en première année de médecine percuté mortellement par un camion sur une autoroute, le ton avait été donné par les carabins organisateurs : « Prépare ton foie, les Borgia sont là » annonçait le groupe d’étudiants ayant pour effigie une femme nue trinquant avec une coupe de champagne. Pourtant, lors du procès pour bizutage, qui vient de se tenir ce mardi à Lille, les trois étudiants organisateurs poursuivis ont nié toute incitation à la consommation excessive d’alcool ainsi que toute forme de « bizutage », au demeurant interdit.
Selon les chefs de groupe présents à l’audience poursuivis pour bizutage ou complicité, cette phrase n’était ni un slogan ni une incitation à boire, mais un message informatif signalant que de l’alcool serait présent à la soirée. « Ce n’était pas un slogan à titre publicitaire. On ne dit pas forcément que la personne doit consommer, mais que de l’alcool sera disponible. Ce n’est pas une incitation », a assuré l’un d’eux, ancien chef de groupe. « C’est une soirée où l’on danse, on parle, l’idée était de se retrouver », assure une seconde étudiante entendue. Selon Salim, ami de Simon et auditionné ultérieurement dans le cadre de cette affaire, les deux amis avaient choisi ce groupe car il ne lui semblait « pas trop hard, mais pas trop calme non plus, pour ne pas s’ennuyer ».
Incohérences sur le déroulé de la soirée
À la barre, donc, les organisateurs de la soirée de pré-intégration des « Borgia », groupe informel sans existence juridique ni rattachement officiel à la faculté [contrairement à la corpo étudiante, NDLR], ont nié toute obligation faite aux étudiants de rejoindre un groupe ou de consommer de l’alcool.
Présentés comme des « chefs de groupe » au rôle essentiellement honorifique, ils ont expliqué servir de relais et de porte-parole aux jeunes. Lors de cette soirée estivale à laquelle plus de 80 étudiants ont participé, dont une grande majorité de deuxième et troisième année de médecine et seulement quatre de fin de première année (dont Simon, admis dans l’année supérieure), un système avait été mis en place : les premières années ne souhaitant pas boire se voyaient inscrire la mention « H20 » sur le front, tandis que ceux acceptant l’alcool étaient marqués d’une « cible ». Exceptionnellement, Simon Guermonprez avait accepté de consommer de l’alcool à cette soirée. « Avec la pression du groupe, il a dû dire oui », a assuré son père à la barre.
Appartement « PLS »
« À chaque seringue ingérée, un bâton était notifié au feutre sur le bras de l’étudiant afin de contrôler la consommation et les étudiants plus âgés faisaient en sorte de ne pas proposer trop régulièrement ces seringues », a affirmé un des organisateurs sur le banc des prévenus. « Il n’y avait aucune obligation et les étudiants ayant une cible ont pu arrêter au cours de la soirée », a abondé une autre, tous mettant en avant une logique de prévention et de bienveillance, avec des équipes dédiées à la sécurité, un accompagnement au retour et même un appartement « PLS » pour les étudiants trop alcoolisés dans l’incapacité de rentrer chez eux.
« Lorsque Simon a souhaité partir avec son ami Salim – qui lui ne buvait pas – nous nous sommes assurés qu’il allait bien. Et c’était le cas, rien dans son comportement ne nous a fait penser qu’il avait trop bu », a rapporté une étudiante organisatrice. Dans le rapport d’enquête, son ami Salim racontera que Simon n’était pas dans un état d’ébriété ni dans un état second mais qu’il souhaitait partir car il était fatigué. Les deux jeunes hommes ont alors pris le métro ensemble, puis Simon a pris un Uber pour rejoindre son domicile familial à Chéreng, dans la métropole de Lille.
Notre fils ne buvait jamais, il était contre toutes les substances qui détruisent les êtres
Laura Guermonprez, mère de Simon
Des déclarations mises en perspective par la plainte déposée par la mère de Simon à l’été 2022 – un an après son décès – et par des témoignages évoquant une pression implicite liée à ces groupes d’intégration, dans un contexte que la présidente de la Cour a qualifié d’« omerta ». Si la majorité des quelque 60 étudiants auditionnés ont assuré que les seringues contenaient des doses faiblement alcoolisées, diluées à l’eau ou au sirop — certains s’en plaignant même —, une étudiante de première année a affirmé dans le rapport d’enquête des inspecteurs de l'IGESR [Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche] que les participants n’avaient en réalité « aucune idée » de ce qu’ils consommaient réellement.
« Vodka-grenadine, bière, mousseux : qu’y avait-il exactement dans ces seringues ? Est-il possible que certaines aient été plus chargées que d’autres ? », a interrogé la présidente de la Cour. La même étudiante a précisé que l’alcool lui avait été administré à genoux, sans qu’elle puisse toucher la seringue, « sous peine de gages », une version que contestent les organisateurs. « Il n’y avait aucune notion de défi ni aucune obligation de se mettre à genoux, les contenants étaient tous de 60 ml », s’est défendu l’un des organisateurs à l’audience.
Questions sans réponse
Si la soirée s’est achevée « sans qu’aucun étudiant ne se soit retrouvé malade », comme l’a souligné l’une des avocates de la défense, plusieurs parents, restés sans nouvelles, ont expliqué avoir tenté de retrouver leurs enfants ce soir-là par le biais de la géolocalisation. Un élément que l’avocat de la famille de Simon a interrogé à l’audience, s’étonnant de l’absence de ces faits dans le rapport d’enquête : « Pour quelles raisons les parents qui ont alerté en indiquant que leurs enfants, partis de cette soirée, se retrouvaient en errance dans les rues de Lille n’ont-ils pas été entendus ? La manière dont les choses se sont déroulées n’est pas satisfaisante », a-t-il déclaré.
D’après le rapport d’enquête, Simon aurait ingurgité entre huit et douze seringues, une quantité d’alcool non négligeable surtout pour quelqu’un qui n’en a pas l’habitude. « Notre fils ne buvait jamais, il était contre toutes les substances qui détruisent les êtres », a insisté Laura Guermonprez, la mère de Simon. « Il nous avait dit qu’il était obligé, qu’il était contraint d’aller à cette soirée pour continuer ses études. Il n’aimait pas la fête, n’allait pas dans les bars, ça ne l’intéressait pas. Le Simon dont on parle, celui qui était ivre et qui a été percuté, ce n’est pas mon fils », témoigne-t-elle, gorge serrée. Les analyses toxicologiques révéleront qu’il avait 0,83 gramme d’alcool par litre de sang. « Il était dans un état de choc, dans un état second après cette soirée », insiste sa mère devant la Cour.
Cet état pourrait-il expliquer que Simon, une fois déposé devant son domicile vers minuit par un chauffeur VTC, ait finalement pris la direction de l’autoroute A27 sans raison ? À la barre, son père se remémore leur première réaction à l’annonce du décès de leur fils, percuté par un poids lourd : « On s’est immédiatement demandé s’il n’y avait pas eu un défi ou un gage lors de cette soirée. Simon n’était pas du genre à marcher sans raison. Il devait être totalement désorienté, déboussolé », témoigne-t-il. Un selfie retrouvé sur le téléphone de Simon pourrait appuyer cette hypothèse, le montrant avec des traits tirés, visiblement très fatigué et sous l’emprise de l’alcool. « La vérité nous ne l’aurons sûrement jamais, sauf si quelqu’un décide un jour de parler. Pour l’instant, les mêmes réponses des étudiants présents sont calquées les unes sur les autres. C’est presque normal, ils se couvrent », regrette le père de Simon..
La faculté nie toute responsabilité
Dans cette affaire, l’Université de Lille, représentée par son président Régis Bordet, conteste toute responsabilité, rappelant que ces soirées étaient organisées en dehors du campus de l’établissement. Selon lui, ce drame a permis de révéler l’existence de tels groupes mais aucun élément ne prouve que l’université était au courant. « C’est une forme d’échec de voir un jeune qui décède (…) Nous avons été sidérés en découvrant, après le drame, ce qui se passait en sous-marin mais nous ne connaissions en aucun cas l’existence de ces groupes organisés. Au moment du décès de Simon, les langues se sont déliées », a-t-il insisté. Dans ce dossier « il n'y a rien », a plaidé Me Quentin Lebas, l'avocat de l'Université de Lille. « Ce n'est pas un dossier de bizutage » et « l'Université n'a commis aucune négligence », a-t-il estimé,
Pourtant, plusieurs événements tragiques survenus les années précédentes – des cas de viols en 2012 et le décès d’un étudiant en deuxième année de médecine en 2015, suite à une soirée organisée dans un camping – avaient déjà mis en lumière les dérives de ces soirées. Mais le président de la faculté, qui n’était pas en poste à l’époque, a contesté la responsabilité de l’institution. « Ces événements étaient indépendants de la faculté », a-t-il insisté, rappelant que l’interdiction de ces soirées et des mesures de prévention contre le bizutage avaient été mises en place dès 2012, avec notamment des cours dispensés aux étudiants dès la première année.
Une défense loin de satisfaire les parties civiles. Le père de Simon, atterré par l’absence de remise en question de l’institution, a dénoncé de son côté « un manque total d’organisation » de la fac : pas de suivi des organisateurs, aucune convocation pour rappeler l’existence d’une charte ministérielle contre le bizutage, énumère-t-il. « Et cette vidéo du groupe Borgia affichait clairement son intention d’enivrer les bizuts. À l’avenir, il faudrait prévenir tous les organisateurs et leur rappeler la charte ministérielle et bâtir une loi pour que ces drames n’arrivent plus », a conclu le père de Simon, décidé à mener ce combat pour son fils.
Relaxe générale requise
En fin de journée, le procureur a requis une relaxe générale pour les trois étudiants jugés à Lille pour bizutage ou complicité ainsi que pour les autres prévenus, dont l’Université de Lille. Selon le procureur, les investigations n’ont pas permis de démontrer que la victime de 19 ans était ivre au moment des faits, qu’il avait été contraint de consommer de l’alcool, ou qu’il avait subi des actes humiliants ou dégradants.
La relaxe a également été requise pour l’Université de Lille, citée directement à comparaître par la famille pour homicide involontaire et bizutage, ainsi que pour le chauffeur du poids lourd impliqué dans l’accident mortel. Le jugement est attendu le 18 février à 14 heures.
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