LE QUOTIDIEN : Pourquoi avez-vous décidé de ne pas briguer un 3e mandat ?
Dr JEAN-PAUL ORTIZ : J’ai 65 ans et je suis en pleine forme, mais je pense qu’il faut avoir l’humilité de passer le flambeau au bon moment. Beaucoup de médecins arrêtent leur carrière à cet âge, je suis moi-même retraité depuis le 31 décembre 2021. Aussi, je considère que je n’ai plus la légitimité pour présider un syndicat de médecins actifs, même si, de façon très personnelle, j’aurais aimé mener jusqu’au bout la rénovation de la CSMF et du syndicalisme médical. Et puis quand on est président de la CSMF, on n’a pas beaucoup de temps à soi. J'ai aussi besoin de souffler.
Qui pressentez-vous pour vous succéder ?
Il n’y a qu’un seul candidat [le Dr Franck Devulder, président de la branche Spécialistes de la CSMF, NDLR], on peut dire que c’est mon favori ! Le bureau actuel est uni, je n’ai pas de doute sur le fait que le prochain président et son bureau continueront sur la base de ce qu’on a fait. Peut-être qu’il y a des choses qui seront orientées différemment mais je ne crois pas qu’il y aura de rupture.
Quels conseils donneriez-vous au prochain président de la CSMF ?
Il faut rassembler les médecins, généralistes et spécialistes. Notre profession partage des valeurs communes, éthiques et sociales, qui doivent guider le futur président. Il faut donc jouer collectif, à l'intérieur de la maison confédérale, mais aussi au-delà avec les autres syndicats et professionnels de santé. Il y a certes des zones de friction, mais il vaut mieux discuter entre nous que de laisser des députés incompétents prendre des décisions.
Alors qu'on observe une participation faible aux élections et un émiettement des structures, le syndicalisme médical a-t-il encore de l’avenir ?
Si le syndicalisme médical, tel qu'il est actuellement, ne se rénove pas, il va disparaître. C’est pour ça que j’ai lancé pour la CSMF un programme de changement de statuts et des travaux à notre siège parisien (pour un coût de 3,2 millions d’euros). Celle-ci a vocation à être la maison de tous les médecins libéraux avec des axes forts comme l’innovation, l’expertise et la formation à la gestion de l’entreprise médicale. Demain, le syndicat n’existera que s’il rend des services aux médecins.
Malheureusement, l'éclatement de la représentation professionnelle est le fruit d'aventures personnelles et des batailles d’ego. Moi, ce qui m’intéresse c’est l’intérêt collectif. Aussi j'appelle les autres présidents de syndicats à rénover ensemble le syndicalisme médical. Il faut dialoguer et définir quels axes nous pouvons porter ensemble pour la convention de 2023. Je fais le pari que, si on se met d’accord sur un certain nombre de points, le gouvernement sera obligé d’en tenir compte.
Pendant ces huit ans à la tête de la CSMF, quel souvenir vous a particulièrement marqué ?
Début mars 2020, on commençait tout juste à parler du Covid. Lors de notre AG statutaire, nos collègues du Grand Est et du Nord sont arrivés masqués et nous ont raconté ce qui se passait dans les Ehpad. Ils nous ont décrit les tableaux cliniques et les personnes âgées qui mouraient, parfois sans oxygène. Leurs témoignages nous ont glacés. Nous sommes tombés de nos chaises. Tant et si bien qu’on a suspendu nos travaux et j’ai renvoyé tout le monde. C’est un souvenir très fort, j’en ai encore la chair de poule.
Y a-t-il eu des moments difficiles sur le plan syndical ?
Oui, avec Marisol Touraine et son hermétisme à toute négociation, lors des manifestations en mars 2015 contre la loi santé et le tiers payant généralisé. Il n’y a rien eu à faire, elle n’a pas bougé d’un iota. Élu depuis quelques mois, j’avais l’impression d’être devant un mur, il y avait une absence complète de dialogue. Un autre mauvais souvenir a été le départ de Patrick Gasser fin 2019 pour faire scission [et créer le syndicat Avenir Spé, NDLR]. Il avait été mon bras droit et j’avais beaucoup discuté avec lui de ses projets.
Et quelles ont été vos relations avec les autres ministres de la santé et les deux patrons successifs de la Cnam ?
Agnès Buzyn a été une éclaircie. Elle a essayé de renouer avec les médecins libéraux. Elle a renvoyé aux calendes grecques le tiers payant généralisé. Le dialogue a été retrouvé. Quoique très hospitalière, elle a été très à l'écoute de la médecine libérale, beaucoup plus qu'Olivier Véran. Je reproche à ce dernier une vision très centrée sur l’hôpital et les structures hospitalières, notamment dans la gestion de la crise sanitaire. J'ai beaucoup d'estime pour Nicolas Revel, un homme brillant, avec une capacité d'écoute et de négociation, même si la CSMF n'a pas signé la convention médicale de 2016. Thomas Fatôme est une personnalité différente, avec un côté plus réservé. Mais il est très dur en négociation.
Quelles sont les avancées conventionnelles dont vous êtes le plus satisfait ?
Il y en a deux. L’avenant 6 a ouvert la porte du numérique en santé en inscrivant, pour la première fois dans la convention, la valorisation des actes de téléconsultation et de télé-expertise. Avant cela, seuls quelques complémentaires remboursaient le simple téléconseil. Ensuite, il y a l’avenant 7, qui permet d'aider les médecins à embaucher des assistants médicaux. Mais alors que nous avions pour objectif de créer 4 000 assistants, nous en sommes à 2 600 contrats signés. Il faut aller plus vite et plus fort car c’est ce qui permettra de dégager du temps médical et de résoudre le problème de l’accès aux soins, à condition qu'on puisse avoir un assistant par médecin.
À l’inverse, y a-t-il eu des coups de canif dans le contrat conventionnel ?
Oui, l’avenant 9 sur le service d’accès aux soins (SAS) est un échec. D’ailleurs, le SAS ne démarre pas. Alors qu’il était censé se déployer dans toute la France, sur les 22 sites pilotes, seuls 16 ont été retenus et seulement quatre fonctionnent en régulation, même pas en effection. À un moment donné, il faudrait que les politiques se demandent pourquoi cela ne marche pas, alors qu’on met du pognon sur la table ! Au-delà du financement, il y a un défaut d’analyse de la part de la Cnam sur la nature d'un soin non programmé régulé. C’est un acte plus long car vous ne connaissez pas le patient, potentiellement complexe, avec des risques d'erreurs de diagnostic. C’est un stress, un investissement intellectuel et cela dérange votre planning. Donc cela doit être un acte avec une valeur ajoutée de 15 euros.
La pénurie médicale actuelle est due à un manque de vision politique. Mais les syndicats ne sont-ils pas aussi fautifs ?
Je pense que la responsabilité est partagée entre tous les politiques et l'ensemble des professionnels de santé, en particulier les médecins. Mais à l'époque, nous n'avions pas les éléments chiffrés. C’était aux politiques de prendre ces responsabilités. Gouverner, c'est prévoir. Je vous rappelle aussi que le numerus clausus a été mis en place pour diminuer le déficit de la Sécurité sociale. Souvenez-vous en 1995 du mécanisme d'incitation à la cessation de l'activité (Mica) qui permettait aux médecins de partir à la retraite dès 55 ans ! À l’époque, il n'y avait pas eu de protestation de la part des syndicats, car il y avait encore beaucoup de médecins. Je pense néanmoins qu'il faut éviter les grands coups de balancier. À partir de 2040, la démographie médicale va croître. C'est compliqué d'imaginer les besoins et la façon dont on y répondra dans vingt ans. Alors oui, il faut former plus de médecins. Mais certains candidats à l'élection présidentielle proposent d'en former 20 000 par an. Ce n'est pas raisonnable, car il y a un risque de dysfonctionnement du système.
Délégation de tâches, exercice regroupé, coordination entre professionnels : beaucoup de choses bougent. Est-ce pour le meilleur ?
C'est normal de donner des perspectives d'évolution de carrière à chacun. Mais cela nécessite d'en discuter entre nous afin de préserver la qualité des soins, de garantir la transmission d'informations aux médecins et de connaître les impacts financiers. Aujourd'hui, le généraliste fait 5 000 consultations par an à 25 euros. Si une partie de cette activité est transférée aux pharmaciens, aux infirmiers ou aux kinés, il va se retrouver avec des actes moins nombreux mais plus longs et plus complexes. À 25 euros, ce n'est pas possible. Si demain on me dit que le généraliste fera 2 500 consultations à 50 euros, je signe tout de suite !
Vous parlez de « délitement » de la profession. La médecine libérale est-elle en train de disparaître au profit du salariat ?
C'est ce que certains politiques voudraient. Or, des études ont démontré qu'un médecin salarié n'a pas la même productivité qu'un libéral. Il voit moins de malades. Chaque fois qu'on pense résoudre le problème d'accès aux soins en embauchant un médecin salarié, on ne fait finalement que l'aggraver. Il vaut mieux soutenir l'installation en libéral car, selon nous, le salariat n'est vraiment pas la bonne solution surtout en période de pénurie d'offre.
Comment voyez-vous l'avenir du système de santé ?
Nous avons un système de santé solidaire, c'est un acquis que nous devons absolument conserver. Il n’est pas question de mettre en place un système qui serait inégalitaire en créant des officiers de santé pour les zones désertifiées et réserver les médecins uniquement aux grands centres urbains. La porte d'entrée du parcours du patient doit être en ville. La médecine de proximité doit donc être renforcée pour pouvoir relever notamment le défi du maintien à domicile des personnes âgées dépendantes. Et l'hôpital doit se recentrer sur des soins complexes et lourds.
Et vous, quels sont vos projets personnels pour la suite ?
Je resterai adhérent de base à la CSMF ! Je vais aussi créer une boîte de conseil pour rester dans le monde de la santé. J'ai été très sollicité pour me présenter à la députation à Perpignan mais pour l'instant j'ai décidé de ne pas accepter.
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