DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL À GENÈVE
« CHANGER DE POLITIQUE, de système et de financement » : tel était le fil rouge d’un colloque à Genève (1), où des experts et acteurs influents du monde de la santé (gouvernements, organismes publics, services de santé, industriels, patients, ONG…) ont débattu des voies d’avenir.
Première certitude : la quasi-totalité des responsables et experts parient sur la croissance régulière des dépenses du secteur de la santé dans les prochaines années, sous le quadruple effet du vieillissement (en 2030, 24 % de la population des 2 pays de l’Union aura plus de 65 ans), de l’expansion des maladies chroniques (le diabète touchera 8 % des Européens par exemple), des nouvelles technologies et des exigences des patients « consommateurs » de soins. Même si la crise a poussé environ 15 % des Européens à renoncer à certains soins, la santé restera un moteur de croissance économique. « Le secteur va créer un très grand nombre d’emplois hautement qualifiés mais aussi non qualifiés », affirme Aart de Geus, vice-secrétaire général à l’OCDE. Corollaire de cette analyse partagée : tous les pays ont intérêt à investir, autant que possible, dans les innovations et les nouvelles technologies de santé (de nombreux opérateurs se positionnent par exemple sur le marché de la télémédecine, de la cyber-santé, des applications santé sur les téléphones intelligents…). « Ce sera sans doute le premier secteur économique d’Europe, il y a un énorme potentiel », parie Axel Wehmeier, vice-président de Deutsche Telekom AG. Mais pour Martin Denz, président de l’association suisse pour la télémédecine et la e-santé, le développement des innovations en santé suppose d’inventer « de nouveaux modèles de revenus » permettant par exemple de valoriser toutes les formes de soin à distance.
Gate-keeper.
Quelles seront les autres tendances lourdes ? Zsuzsanna Jakab, directrice « Europe » à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que deux « axes inéluctables » devraient structurer les réformes dans la plupart des pays de l’Union : le renforcement du rôle du médecin généraliste « gate-keeper » ; et le développement des stratégies de prévention et d’éducation sanitaire (et thérapeutique), aujourd’hui faiblement développées dans de nombreux pays. À Genève, plusieurs responsables ont abondé en ce sens. « Il faudra construire les systèmes de santé, non plus en fonction des différentes spécialités médicales juxtaposées, mais autour des besoins fondamentaux des patients et notamment des malades chroniques, analyse Bernat Soria, ex-ministre espagnol de la Santé. Cela supposera de réorganiser tous les parcours de soins, les coopérations et de valoriser les médecins généralistes en tant que spécialistes du premier recours. » Pour Silvia Ondategui, du laboratoire Ersnt&Young, « les acteurs des soins primaires devront être encouragés au titre du management des maladies chroniques ». Ce qui suppose aussi de revoir les modes de rémunération des professionnels et les incitations en la matière (la France n’échappe pas à cette réflexion) et la coopération des professionnels. « Le généraliste gatekeeper ne pourra pas tout faire. Dans les prochaines années, tous les pays devront se mettre au clair à propos des transferts de tâches », insiste Joseph Figueras (OMS).
Patients actifs et autonomes.
Le rôle accru des patients dans la prise en charge active de leur propre santé, et la nécessité de les autonomiser a été largement souligné. « La gestion paternaliste du système de haut en bas, c’est terminé », relève un expert danois des systèmes de santé. De l’avis général, cela exigera davantage de transparence à tous les étages : des sites santé labellisés, des indicateurs mesurables et des registres sur les offreurs de soins prublics et privés (classements systématiques des hôpitaux, rapport coût/efficacité de tel ou tel traitement ou processus de soins) mais aussi des efforts de l’industrie du médicament. Bob Gann, directeur de la stratégie du site gouvernemental « NHS Choices » sur la santé (aujourd’hui le plus grand portail du Royaume-Uni avec 100 millions de visites par an) explique que l’utilisation d’Internet par les patients sera à la fois un « défi colossal et une solution ». « Les patients demain pourront s’autogérer pour les troubles mineurs, avance-t-il. Au Royaume-Uni, cela représente une consultation de médecine générale sur cinq, soit deux milliards de livres sterling [2,3 milliards d’euros]. Il pourront aussi mieux appréhender les facteurs de risques, les effets indésirables, mieux cibler certains traitements… » Les forums de patients et réseaux sociaux « santé » devraient se multiplier. Otto Larsen, directeur du conseil national de la santé danois (une entité rattachée au ministère), chargé de développer un vaste portail national de santé au service des patients, n’y va pas par quatre chemins. « L’objectif de ce partage des données, c’est aussi d’éviter le nomadisme médical, les hospitalisations inutiles. Très souvent, les patients devront pouvoir s’autogérer à domicile avec des infirmières. »
Si la privatisation des systèmes de santé n’a, semble-t-il, guère de partisans en Europe, les capacités limitées de financement des États poussent aux réformes et aux économies. Mais difficile de concilier les points de vue entre les avocats d’une « purge » drastique (moins d’hôpitaux, concurrence systématique des prestataires, responsabilisation des usagers...) et les tenants de systèmes publics socialisés où la protection « santé » joue le rôle d’amortisseur social. Les partenariats public/privé ont le vent en poupe. Et partout, la réflexion sur le « panier de soins » fait rage. Comme le rappelle l’expert belge Jean Hermesse, (Association internationale de la Mutualité), « quand vous remboursez une thérapie à 60 0000 euros par an, soit 6 millions pour dix personnes, vous ne pouvez pas ignorer que cet argent ne sera pas disponible ailleurs. »
(1) « HealthCare in Europe », à l’initiative de « The Economist ».
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