Histoire des revues scientifiques : grandeur et décadence

Publié le 04/04/2025
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Vu par le Dr Hervé Maisonneuve – Depuis 1665, les sociétés savantes, avec leurs revues scientifiques, ont toujours géré les savoirs, même après l’arrivée des universités. Les rôles des revues sont l’enregistrement, l’évaluation, la diffusion et l’archivage de ces savoirs. En 1950, des éditeurs privés y ont attribué une valeur marchande. À partir des années 2000, les dérives sont majeures et la qualité des publications n’est plus garantie.

Crédit photo : DR

Les périodes glorieuses de la gestion des savoirs par les sociétés savantes se sont terminées après la Seconde guerre mondiale. La marchandisation des savoirs par des éditeurs privés a été favorisée par les incitatifs des milieux académiques demandant aux chercheurs de publier beaucoup et vite. Depuis, mésinformation et désinformation arrivent et menacent les revues.

De 1665 à 1945 : essor des revues sous le contrôle des sociétés savantes

Les deux premières revues apparaissent en Europe en 1665 avec le Journal des Sçavans (France) abordant des sujets scientifiques, mais aussi littéraires et juridiques et les Philosophical Transactions publiés par la Royal Society de Londres. Dès leur création, les revues avaient pour objectif de partager les découvertes scientifiques et d’en évaluer la qualité. Les sociétés savantes et les académies royales détenaient le monopole de la production et de la diffusion scientifique en sélectionnant les articles.

Au XIXe siècle, la spécialisation des disciplines scientifiques (chimie, biologie, physique, médecine…) pousse à la création de revues spécifiques. Elles deviennent un lieu de reconnaissance pour la carrière des chercheurs. Le modèle économique est non lucratif, les coûts étant absorbés par les sociétés savantes et les institutions publiques. Les revues étaient majoritairement accessibles via les bibliothèques universitaires. Vers la fin du XIXe siècle, apparaît une professionnalisation du système éditorial avec la mise en place de comités de lecture structurés et de standards de présentation. Un marché mondialisé concurrence les revues européennes. Les chercheurs doivent publier pour obtenir des financements et progresser dans leur carrière.

De 1945 à nos jours : prise de contrôle par les acteurs commerciaux

Le nombre de chercheurs, donc de travaux scientifiques, augmente rapidement. Les canaux de diffusion sont insuffisants, les ressources financières des sociétés savantes sont limitées, les coûts de production augmentent. Les sociétés savantes sous-traitent le management et/ou la production des revues à des éditeurs commerciaux. Ce sont des partenaires stratégiques et ils vont formaliser la gestion des revues (relectures, sélection des articles, impression, diffusion). Une stabilité financière est acquise grâce aux abonnements, le plus souvent payés par les membres de sociétés savantes et/ou par les bibliothèques.

Les années 1980 marquent le début d’une concentration du secteur de l’édition, les grands groupes contrôlant plus de 60 % du marché mondial. Les abonnements augmentent d’environ 5 à 7 % par an. Les bibliothèques universitaires doivent négocier les prix des abonnements, ou réduire leurs abonnements car leurs budgets n’augmentent pas au même rythme que les prix.

Depuis les années 2000, l’ère numérique bouleverse le modèle traditionnel

Les revues deviennent accessibles en ligne ; l’abonnement pratiqué pour les revues imprimées puis en ligne est remplacé lentement par des Frais de traitement des articles (FTA) payés par les auteurs. Les économies liées au coût du papier et des envois postaux sont absorbées par les coûts liés au numérique. Les prix des FTA augmentent au même rythme qu’autrefois ceux des abonnements.

L’accès au savoir est facilité par le numérique, et le volume des articles est ingérable pour un chercheur. De nouveaux acteurs, revues prédatrices et revues de faible qualité, ayant un objectif mercantile arrivent vite. Les sociétés savantes ne contrôlent plus toutes les revues. L’intelligence artificielle générative permet de soumettre des manuscrits vite écrits, avec des données parfois inventées, à des éditeurs qui n’arrivent plus à différencier données probantes et désinformation. Les lecteurs se retrouvent à compiler des articles sélectionnés par des moteurs de recherche, sans considérer la revue ni se questionner sur la qualité des contenus. Les noms des revues scientifiques sont peu connus par la jeune génération. Et on constate depuis quelques semaines, que l’administration américaine manipule des revues ; des articles disparaissent, ce qui complique la gestion des savoirs. La lutte sera longue pour que les milieux savants reprennent le pouvoir. Est-il possible de revenir en arrière ?

PS : j’ai alimenté ChatGPT, version gratuite, avec mes écrits en demandant une synthèse que j’ai ré-écrite. Je suis seul responsable de ce billet.


Source : Le Quotidien du Médecin