Tout renforcement technique exige un renforcement humain, requiert la professeure Cynthia Fleury, titulaire de la chaire Humanités et santé au Conservatoire national des arts et métiers, auteure de Le Soin est un humanisme*.
Le soin ayant recours au numérique est-il lui aussi un humanisme ?
Cynthia Fleury : Les situations sont ambivalentes car le grand mouvement de néomanagement ultra-gestionnaire et libéral perdure, même si la pandémie a récemment montré ses limites. La première cause de déshumanisation du soin réside dans cette rationalisation extrême qui consiste à trop « diviser » le soin, à manquer de temps pour le colloque singulier. D’un autre côté, la santé connectée progresse et permet de faciliter l’accès aux soins ou le suivi. Mais tout dépend des publics : lorsqu’ils ne sont pas initiés à l’outil numérique, c’est un renforcement de la perte de chance, avec des patients qui abandonnent l’idée de se faire soigner, jugeant trop compliqué l’usage du numérique.
Comment s’assurer que la relation médecin-patient n’est pas menacée par l’e-santé ?
C. F. : Plusieurs critères sont à considérer : d’abord, ne pas remplacer l’humain, mais lui être complémentaire ; ensuite bien vérifier que l’outil est « capacitaire » pour toutes les parties prenantes, mais prioritairement pour le patient, même si l’amélioration organisationnelle, la montée en qualité du suivi thérapeutique, tout cela compte, bien sûr. L’outil doit être une aide à la décision, au diagnostic, pas une confiscation de la décision médicale. Mais les bénéfices (si les patients sont déjà formés et consentants) peuvent être très intéressants pour le renforcement de la prévention, le confort des patients (non-attente, réassurance par le lieu familier, facilité d’accès, partage de la donnée médicale, envoi de photos…), la continuité des soins… Il faut faire attention au respect de la confidentialité des données, et surtout aux dérives de la « biensurveillance », autrement dit veiller à ce que ce monitoring de la santé ne provoque pas des discriminations en matière de droits assurantiels, ou d’autres types de mesures contraignantes, potentiellement liberticides.
Les médecins traitants risquent-ils d’y abandonner une partie du cœur de leur métier de soignant ?
C. F. : Tout renforcement technique demande un renforcement humain. Donc si on a un écran entre le patient et soi, il faut veiller encore plus à maintenir le « transfert », la qualité d’écoute, le temps passé, le partage du diagnostic, le consentement au soin, etc.
Pensez-vous que les MG, selon qu’il soient hommes ou femmes, ont des approches différentes face au numérique ?
C. F. : Les sciences sociales ont souvent montré que les acteurs les plus « dominants » d’un système sont les plus conservateurs, du moins dans un premier temps, car ils pensent avoir plus à perdre en termes de pouvoirs. En suivant la sociologie de la domination sociale, vous avez votre réponse, heureusement provisoire.
Propos recueillis par François Petty
*Ed. Gallimard, 2019, 48 p., 3,90 euros
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