Pr Nathan Moreau

« Les otalgies chroniques, un exemple d’angle mort de nos prises en charge algologiques »

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Publié le 06/02/2026
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Des douleurs chroniques pourtant invalidantes restent relativement méconnues. C’est le cas de certaines otalgies, à l’origine de prises en charge inadaptées avec à la fois à une antalgie insuffisante et une iatrogénie importante. Le Pr Nathan Moreau, chirurgien oral et Président de la commission professionnelle de la SFETD dédiée aux douleurs oro-faciales et aux céphalées, revient sur les principaux messages de la session « Regards croisés sur les otalgies », consacrée à ces douleurs particulières.

LE QUOTIDIEN : les otalgies chroniques sont-elles fréquentes ?

Pr NATHAN MOREAU : Cela est difficile à dire car beaucoup d’otalgies chroniques passent inaperçues aux yeux du corps médical : ces douleurs restent malheureusement un des angles morts de nos prises en charge. D’autant qu’elles se trouvent souvent incluses au sein de tableaux cliniques plus vastes, dont les autres symptômes tendent à être davantage considérés et pris en charge. C’est le cas, par exemple, lorsque ces otalgies chroniques accompagnent des acouphènes – évidemment également très invalidantes.

À quoi sont dues ces otalgies chroniques ?

Les causes de douleurs chroniques de l’oreille sont nombreuses. Mais on peut globalement distinguer trois grands types relativement courants, qui ont pour point commun d’avoir une étiologie extra-auriculaire. À savoir, les otalgies survenant dans le cadre de céphalées primaires comme les migraines, celles liées à des pathologies loco-régionales notamment bucco-dentaires et enfin celles provoquées par des troubles musculo-articulaires de la tête ou du cou, dans le cadre d’un syndrome myofascial – susceptible de provoquer des douleurs référées jusqu’à l’œil ou l’oreille.

Comment éviter de passer à côté du diagnostic ?

Le plus souvent, en cas d’otalgie, les patients sont orientés vers un ORL. Si l’ORL ne retrouve pas de cause locale à la douleur, alors l’hypothèse d’une otalgie chronique de cause extra-auriculaire est à évoquer. Et ce, en recherchant d’autres symptômes associés. Par exemple, dans le cadre des migraines, les otalgies sont accompagnées de céphalées et d’autres symptômes neurologiques classiques, telle qu’une photophobie, une phonophobie, des nausées voire des vomissements. Un état dentaire altéré, voire des douleurs dentaires, peuvent aussi être recherchés. La présence éventuelle d’un syndrome myofascial sous-jacent n’est par ailleurs pas si difficile à évaluer : le patient peut rapporter des sensations de tensions musculaires, et peut être interrogé sur une tendance au bruxisme. Et surtout, la palpation des muscles du crâne peut permettre de retrouver des triggers points ou « nœuds » myofasciaux déclenchant ou aggravant l’otalgie du patient.

Quel traitement pour ces douleurs ?

Comme d’autres douleurs de la tête ou du cou, les otalgies conduisent trop souvent à des prises en charge retardées et inadaptées – à un mésusage de médicaments, ou à des gestes chirurgicaux inutiles. Cela étant dit, le traitement repose sur la bonne orientation du patient une fois l’étiologie de l’otalgie repérée : adressage à un ORL, un neurologue, un chirurgien-dentiste ou un kinésithérapeute maxillo-facial par exemple. En croisant les approches d’un domaine à l’autre, certains spécialistes tentent d’ailleurs de développer des prises en charge innovantes – à l’instar d’injections péri-auriculaires (hors AMM) de toxine botulique - qui, pour rappel, a montré de bons effets antalgiques spécifiques notamment dans les douleurs neuropathiques ou la migraine chronique.

On espère que ces douleurs seront désormais mieux connues des praticiens, et que les patients pourront être pris en charge rapidement – et non après vingt ans de douleurs. Mais l’accès aux traitements spécialisés continue de représenter une véritable impasse structurelle. Par exemple, les kinés spécialisés en rééducation maxillo-faciale restent trop peu nombreux. Et dans la migraine, les anticorps anti-CGRP ne sont toujours pas remboursés en France…


Source : Le Quotidien du Médecin