Chop chop chop. À 10 h 50, le battement sourd des pales d’un des trois hélicoptères dont dispose la Guyane annonce une évacuation sanitaire imminente. L’équipe médicale de l’hôpital de proximité de Grand-Santi se prépare à recevoir le Samu : Sandrine, 18 mois, a avalé de l’essence sans plomb stockée dans une bouteille de soda ; un petit garçon, souffrant d’une shigellose sévère, doit lui aussi être transféré d’urgence à Cayenne.
Ici, l’évacuation par hélicoptère reste la seule solution dans ces situations critiques. Commune isolée au bord de la forêt amazonienne, Grand-Santi n’est accessible que par voie fluviale ou aérienne, et le centre hospitalier le plus proche est situé à 240 km. Chaque intervention, soumise aux conditions météorologiques et aux priorités des urgences, peut prendre plusieurs heures. Pour les 8 000 à 10 000 habitants du secteur, dont une population particulièrement jeune, portée par le taux de natalité le plus élevé d’Amérique du Sud, cet isolement géographique complique l’accès aux soins au quotidien.
Difficultés d’accès aux soins
Au-delà des situations critiques, de nombreux enfants souffrent de pathologies chroniques : drépanocytose, asthme, prématurité, retards de développement psychomoteur, cardiopathies congénitales ou encore parasitoses intestinales. La drépanocytose, particulièrement prévalente en raison de l’origine ethnique de la population – majoritairement Bushinengués Djuka – nécessite en principe deux bilans de santé par an. Les contraintes géographiques limitent ce suivi à un seul rendez-vous annuel, à Saint-Laurent-du-Maroni, à six heures de pirogue – voire jusqu’à trois jours en saison sèche.
Les cardiopathies graves imposent un transfert à Cayenne puis en Martinique pour les opérations. De retour en Guyane, les patients les plus sévères sont placés en hôtel hospitalier.
Et l’absence d’orthophonistes et de psychomotriciens sur place empêche de nombreux enfants de bénéficier du soutien nécessaire pour rattraper leur retard. C’est le cas de Jaylen, 8 ans, venu pour obtenir un certificat scolaire attestant de son retard d’apprentissage. Sa mère, Manuella, originaire du Suriname, raconte : « Il parle anglais avec moi, mais ce n’est pas ma langue natale, et il a du mal à l’école, car les enseignants parlent français ou taki-taki (la langue locale, NDLR). » Son cas est loin d’être isolé : la diversité linguistique de la région complique l’acquisition du langage.
Missions pédiatriques et tournées médicales
Face à ces défis, comment assurer le suivi médical des enfants ? L’équipe de l’hôpital de proximité, composée d’une trentaine de professionnels – quatre médecins généralistes, quinze infirmiers, sept aides-soignants, cinq sages-femmes, ainsi que deux médiateurs et deux logisticiens – assure les soins primaires dans la commune, et lors de tournées de soins itinérantes. Elle ne comprend néanmoins aucun médecin spécialiste : les consultations spécialisées dépendent de missions mensuelles d’une semaine, qui, longtemps épisodiques, se mettent en place régulièrement depuis octobre dernier.
Lors de sa dernière mission début février, la Dr Catherine Dulieu, pédiatre à Chalon-sur-Saône, a reçu ses jeunes patients dans une cabine exiguë aménagée en salle de consultation. Beaucoup nécessitent un suivi régulier, un renouvellement de traitements ou des bilans complémentaires. Le mois dernier, bien qu’elle ait vu 75 enfants, elle estime qu’elle aurait dû en voir le double.
Le retard de vaccination est une des principales difficultés
Malgré la convocation des patients deux semaines à l’avance, de nombreux rendez-vous ne sont pas honorés. L’éloignement, le coût du transport en pirogue, tributaire du niveau de l’eau du fleuve, l’absence de couverture sociale ou bien la forte mobilité des familles sur le Maroni constituent autant d’obstacles à leur venue. Tous les enfants ne pouvant pas se rendre au dispensaire, l’équipe médicale part à leur rencontre chaque jeudi lors de tournées en pirogue vers les villages les plus reculés. Ce jeudi-là, direction Mofina, où 33 patients sont reçus, principalement des enfants dont la vaccination demeure incomplète.
Le retard de vaccination est, là aussi, une des principales difficultés : « On essaie de sensibiliser les parents, mais certains ne comprennent pas l’importance des vaccins, ni les délais nécessaires entre les rappels », explique Patricia Ducléon, de la protection maternelle et infantile. Finalement, « faute de consultations régulières, de nombreux enfants souffrent de pathologies non dépistées ou diagnostiquées à un stade plus avancé qu’en métropole, même dans des villes de Guyane où l’accès à l’hôpital est plus facile, alerte le Dr Cyril Rousseau, chef du pôle centre départemental prévention santé (CDPS) au centre hospitalier de Cayenne (Char). Cela entraîne un retard, voire un renoncement aux soins, pour des raisons financières ou par méconnaissance du système de santé ».
Malgré des difficultés logistiques et des moyens limités, l’engagement de l’équipe médicale de Grand-Santi ne faiblit pas. « On fait au mieux avec les moyens du bord », conclut la Dr Dulieu, qui partira en laissant derrière elle une liste d’enfants qu’elle espère revoir le mois prochain.
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