La réglementation évolue… plus vite que les pratiques

Qui veut vraiment en finir avec les gardes de 24 heures ?

Publié le 11/06/2018
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Crédit photo : SEBASTIEN TOUBON

La question de la durée de travail des médecins en service de soins continus revient régulièrement sur le devant de l’actualité à la faveur d’évolutions législatives ou de revendications de certaines catégories de médecins - les internes ou chefs de clinique en général. En Europe, la durée maximale de travail a été fixée à 48 heures en moyenne, lissée sur 3 semaines, et toute plage de travail de 12 à 24 heures doit être suivie d’un temps de repos de 12 heures minimum.

Aux États-Unis, depuis 2011, les médecins peuvent travailler 24 heures d’affilée – à condition de ne pas dépasser 80 heures par semaine. Seules les gardes d’internes sont d’une durée inférieure en début de cursus, puisqu’elles sont fixées à 16 heures et augmentent progressivement jusqu’à 24 heures en fin d’internat.

Mais, bien que tous les médecins reconnaissent que le travail sur 24 heures s’accompagne d’une réelle fatigue et de perte du niveau de performance, ils sont encore nombreux à y être attachés.

Qui est « Pour » travailler en garde de 24 heures ?

-Les universitaires

Pendant les études de médecine, les externes apprennent la notion de permanence de soins, avec laquelle ils sont généralement peu familiers. Et pour comprendre combien il est important de ne jamais laisser un service de soins sans médecin, ils participent aux gardes médicales. Aux États-Unis, l’idée dominante des référents universitaires est de préparer progressivement les jeunes médecins aux amplitudes de travail qu’ils auront, de fait, plus tard dans leur carrière : les chirurgiens apprennent qu’il est impossible de quitter une salle d’opération en cours de procédure, les urgentistes, anesthésistes et réanimateurs prennent conscience de l’importance des transmissions d’informations médicales… Et tous testent les limites de leur endurance et de leur motivation.

-Les médecins en spécialité à gardes

Deux arguments reviennent souvent chez les urgentistes, anesthésistes et autres réanimateurs qui travaillent sur 24 heures L’absence de changement de médecin référent pourrait permettre une meilleure logique diagnostique et thérapeutique. En effet, les tenants de cette démarche sont le plus souvent individuels et l’implication de plusieurs médecins pourrait nuire à la fluidité de la prise en charge. Cet argument a été mis à mal par plusieurs études récentes dont l’une, menée à l’AP HP, qui conclut que les discussions entre praticiens diminuent les risques d’erreurs.

L’autre argument est celui du temps libre. Travailler deux fois 24 heures par semaine permet de disposer de 5 jours « off », même si la fatigue se ressent inévitablement. Les urgentistes de la SFMU (Société Française de Médecine d’Urgence) mettent en avant cette particularité pour inciter les jeunes médecins à choisir cette spécialité, en particulier les femmes qui peuvent ainsi disposer d’un temps important en famille. Depuis quelques années, certains médecins de spécialité à garde profitent de leur temps vacant pour réaliser les missions d’intérim – lucratives, bien sûr – au sein d’autres établissements que le leur. Et ils y semblent très attachés…

-Les administratifs

Bien sûr, les administratifs de tous les hôpitaux souhaiteraient que les médecins travaillent sur les plages horaires plus réduites afin de répondre au mieux aux impératifs du code du travail et de diminuer les risques liés à la fatigue. Mais pour cela, il faudrait disposer d’effectifs suffisants pour proposer des plannings adaptés. Et c’est loin d’être le cas, en particulier dans les spécialités à gardes telles que l’anesthésie, la réanimation ou les urgences. Impossible dans les conditions actuelles de démographie médicale de proposer autre chose que des durées de travail prolongées, à moins de faire appel de façon massive à des intérimaires.

Qui est contre travailler en gardes de 24 heures ?

-Les universitaires

Forts des études menées dans le milieu de l’aéronautique et des transports, les universitaires savent que la durée du travail influe négativement sur sa qualité. Ils savent aussi que même si des plages de repos sont régulièrement proposées aux médecins, ils ne les mettent pas à profit préférant lire des articles, effectuer des tâches administratives, voire continuer à travailler.

-Les médecins des services à garde

Ceux qui ont intégré que leur travail de médecin ne les met pas à l’abri des erreurs de jugement, de la fatigue et des risques professionnels, acceptent de ne plus se considérer comme des « surhommes ou sur-femmes ». Reconnaître son état de fatigue, celui de ses collègues est une première étape parfois difficile à accepter. Les plus jeunes semblent plus sensibles à ces problématiques, mais ils restent toujours attirés par la possibilité de disposer de temps libre au prix de longues vacations. Reste que si un plus grand nombre de médecins intègre l’intérêt du travail à durée limitée et du partage d’information, un pas pourrait être fait en direction d’horaires plus physiologiques.

-Les administratifs

Les directions des hôpitaux et des centres de soins sont bien conscientes des limites des horaires prolongées. Elle savent aussi qu’en cas d’erreurs, elles peuvent être mises en causes en raison d’entorses aux Lois sur le travail. Mais est-ce suffisant pour faire bouger les choses ?

Dr. Isabelle Catala

Source : Le Quotidien du médecin: 9672