L'anniversaire de la mobilisation à l'hôpital public tombe au moment où l'épidémie de coronavirus jette une lumière crue sur certains dysfonctionnements dénoncés par les paramédicaux et médecins. Retour sur les enseignements d'un mouvement inédit.
C'était le 18 mars 2019. Une poignée de soignants des urgences de l'hôpital Saint-Antoine (AP-HP) entamait une grève illimitée après une nouvelle agression. Dans les mois qui suivirent, la contestation s'étendait à tous les étages de l'hôpital, signe d'un malaise ancien et profond.
L'irruption des paramédicaux, hors des canaux habituels
Inédite sous bien des aspects, cette mobilisation a d'abord placé les paramédicaux des urgences en première ligne. Vite regroupés au sein du collectif inter-urgences (CIU), ils défendent une ligne apolitique et asyndicale, misent sur les réseaux sociaux, la jeunesse et l'expérience pratique. « Il fallait une forme d'expression qui vienne et se légitime par le terrain », résume Hugo Huon, infirmier et président de la structure.
Le corps médical est (longtemps) tenu à l'écart. « Les paramédicaux sont les mieux placés pour parler des conditions de travail à l'hôpital », juge l'infirmier. « Au départ, les médecins n'étaient pas très sensibles à la cause », admet le Pr Antoine Pelissolo. De fait, seuls quelques-uns, issus du mouvement de défense de l'hôpital public (MDHP) créé en 2009 en opposition à la loi Bachelot, se sont rapidement positionnés en soutien des grévistes, se souvient le psychiatre, chef de service à l'hôpital Henri-Mondor.
Autour de ce noyau dur naîtra en septembre le collectif inter-hôpitaux (CIH) dont l'objectif est d'étendre la lutte à tous les services et corps de métier, sans perdre de vue les revendications fondatrices des paramédicaux sur les effectifs et les rémunérations. « On se bat aussi pour eux car nous sommes moins exposés », assure le PU-PH. Ce renfort médical permettra la jonction efficace des soignants hospitaliers dans le conflit.
Du côté des syndicats traditionnels de praticiens, on nie avoir été pris de court par ce soulèvement spontané. Le Dr Rachel Bocher, présidente historique de l'INPH, assure avoir vu venir la grogne. « A l'époque, on pensait vraiment qu'avec une ministre médecin de l'hôpital public, on réussirait à être écouté par les canaux traditionnels, ça n'est pas arrivé », regrette la psychiatre nantaise.
Un parfum de jusqu'au-boutisme
La radicalité avec laquelle ce mouvement s'est confronté au gouvernement tranche avec les formes plus classiques de mobilisation. Pas question de composer, encore moins de céder sur l'essentiel. C'est pourquoi aucun des trois plans annoncés par l'exécutif en juin, septembre et novembre (lire ci-dessous) n'a réussi à éteindre le feu.
Les primes pour les soignants ? Du « saupoudrage » réservé aux franciliens. La reprise de dette ? « Des effets d'annonce », évacue Hugo Huon qui ne cache pas « sa grande colère » et dénonce la « gestion minable » d'un ministère « sourd » aux revendications : augmentation des salaires de 300 euros, arrêt des fermetures de lits et embauches massives. « Le gouvernement nous apportait une réponse en termes de régulation alors que nous attendions une réponse sociale », analyse-t-il a posteriori.
Ferme dans ses revendications mais agile et créatif dans sa méthode : en quelques mois, le CIU a fait naître à l'échelle du pays un réseau de soignants capable d'actions coup de poing. Le 2 juillet, une dizaine d'entre eux s'injecte de l'insuline devant le ministère de la Santé, sous l'œil des caméras. Début 2020, le CIH orchestre, jour après jour, la démission de plusieurs centaines de chefs de service...
Nouveau souffle ?
Au bout d'un an, beaucoup reconnaissent une forme d'épuisement, voire d'abattement. « À Paris, nous sommes cinq du collectif à avoir pris une disponibilité ou à avoir carrément changé de carrière », constate un peu désolée Candice Lafarge, aide-soignante engagée depuis le premier jour.
En mettant à l'épreuve un système hospitalier déjà au bord de la rupture, le tsunami du coronavirus pourrait conduire à une prise de conscience . « Si le gouvernement nous avait écoutés, on n’en serait pas là », s'énerve Candice Lafarge qui cherche à reprendre du service. L'épidémie donnera peut-être un « nouveau souffle militant au mouvement » mais « l'heure n'est pas au "on vous l'avait bien dit !" », tempère Hugo Huon.
Qualifiés de « héros en blouse blanche » par Emmanuel Macron, les soignants sont applaudis chaque soir par les Français confinés. « Notre réussite, explique Hugo Huon, c'est d'avoir fait comprendre aux personnels qu'ils ne sont pas responsables de leurs conditions de travail. »