Le bon fonctionnement du C.H.R., dans les années soixante était assuré par les sœurs de la congrégation de la Providence et les internes titulaires. À cette époque, les congrégations religieuses travaillaient dans tous les établissements publics et privés de la ville et sa grande banlieue. Au C.H.R., les sœurs assuraient la fonction d’infirmière chef dans chaque service avec une autorité que personne ne contestait ; d’autant qu’elles étaient soutenues par la direction.
Présentes, disponibles, sans congés, sans vacances, elles géraient les services, résolvaient les difficultés rencontrées avec le personnel, les médecins à plein temps, et le plus grand nombre à mi-temps travaillant en établissements privés gérés par des congrégations religieuses !
Les internes étaient solidaires, d’autant qu’ils vivaient ensemble à l’internat. Certains y résidaient en permanence avec femme et enfants, les autres utilisaient l’internat durant la journée. L’internat était une enclave privée, soumise à un protocole, que tous acceptaient, interdite aux médecins, aux administratifs, sauf invitation acceptée par tous.
Vendredi soir
C’était le début des grandes vacances, la ville était relativement déserte, et le C.H.R. paraissait assoupi.
Au début de la soirée, je me présente au personnel : infirmière, aide-soignante, brancardiers. Le personnel nous stabilisait, nous protégeait, nous pouvions compter sur leur expérience, car certains avaient vécu les années de bombardements, à condition que l’on ne veuille pas jouer au « Docteur ». Je ferai la même chose le lendemain avec l’équipe de jour.
La soirée fut calme, du quotidien médico-chirurgical et quelques habitués qui venaient pour bavarder et ne pas se sentir seul. En fin de soirée, je regagne la chambre de garde.
Samedi
Vers une heure du matin, je suis réveillé par une tambourinade sur la porte de la chambre ; « descendez vite il y a eu un grave accident ». Des restaurateurs d’auberges de campagne, avaient dîné ensemble et ils rentraient à bord d’une DS break. Pour une raison inconnue, ils sont venus s’encastrer sous l’arrière d’un poids lourds.
Nous vîmes arriver les ambulances des pompiers locaux, avec six ou sept brancards et un jeune apprenti indemne mais choqué, il était placé au fond du break.
L’ambiance était surréaliste autour des brancards posés à même le sol, s’agitaient les pompiers, les gendarmes, le personnel. Aidé par le collègue de garde en chirurgie, nous allions d’un brancard à un autre constatant notre incapacité à gérer de telles lésions chez les survivants. Lors de l’arrivée des familles, la confusion fut à son comble.
Comme dans toutes les situations dramatiques, le retour à la réalité se substitue au chagrin, la femme d’un restaurateur assise en retrait se lamente « comment vais-je faire, j’ai deux mariages à midi ».
L’aide-soignante avec une certaine autorité réussit à ramener le calme, en demandant aux pompiers de se retirer de la salle des urgences, en isolant les familles dans une pièce.
Après une courte nuit, je retrouve l’équipe de jour, tout a été nettoyé, il ne reste rien de l’agitation de la nuit.
Rien de notable jusqu’en fin d‘après-midi. Les pompiers amènent un homme d’une soixantaine d’années victime d’un malaise cardiaque en ville. Il est accompagné de son épouse chapeautée, gantée, un sac à main au creux du bras. Très rapidement je constate le décès sans doute dû à un infarctus massif.
Avec toutes les précautions d’usages, j’informe son épouse du décès de son mari. Elle ne montre aucune émotion, en s’exprimant : « mon Dieu c’est terrible, comment vais-je rentrer à Paris, je ne sais pas conduire ». Je ne sais pas comment répondre à cette interrogation, je préfère la confier à l’infirmière pour les problèmes administratifs.
La soirée est calme. Vers 23 heures, la police nous conduit un homme, voyageur de commerce, qui a reçu un pot de fleurs en pleine figure avec large plaie de la joue. Cette agression s’est déroulée dans un bar à filles, payées au bouchon, héritage de l’armée américaine cantonnée dans la région.
Je peux, enfin, avoir une activité efficace en suturant la plaie. À la suite, je lui demande s’il désire un certificat pour porter plainte. Il désire un certificat pour dire qu’il a été blessé par un pot de fleurs alors qu’il circulait dans la rue, car comment expliquer à son épouse ce qu’il faisait dans cette boîte.
Je lui explique que je ne fais pas de certificat de complaisance. Très en colère, il repart à pied en insultant tout le monde.
Dimanche
Je me lève tard. L’activité est réduite, quelques consultations pour pallier l’absence du médecin généraliste, des soins infirmiers effectués par l’infirmière et l‘aide-soignante.
Au milieu de l’après-midi, la police nous conduit un couple de portugais, agité, angoissé, répétant « chercher nos enfants ». Le récit des faits par la police est extrêmement troublant. Ce couple et leurs deux jeunes enfants déjeunaient au bord de la Loire. Après le repas, les deux enfants allèrent jouer sur un banc de sable au milieu du fleuve. Brutalement, ils furent aspirés dans une cavité disparaissant totalement, ce qui est un des risques connus dans la région.
Je me contente de leur administrer un calmant et de les confier à l’équipe de soins plus compétente pour les accompagner dans leur chagrin et leur refus d‘accepter la réalité.
Je me sens frustré, fatigué de cette garde, où le seul acte médical réalisé fut une suture et le refus d’un certificat de complaisance. Je vais me coucher, souhaitant me réveiller à la fin de la garde.
Lundi
Le même brancardier me réveille, « venez vite il y a eu un grave accident à la gare de triage ». Il s’agissait d’un employé au tri des wagons de marchandises, qui a été percuté par le tampon d’un wagon.
Il présente un éclatement des organes abdominaux, alors que je l’examine et m’apprête à prescrire, il me prend la main en me disant « dites-moi un mot gentil », puis la pression de la main s’est relâchée, il venait de mourir. Je ne me souviens pas ce que j’ai bredouillé, mais je me souviens que la pression de sa main s’est renforcée avant de se relâcher.
Conclusion
Pratiquement un demi-siècle plus tard, il me suffit de fermer les yeux pour faire revenir les images, ces brancards posés à même le sol, cette femme préoccupée par son retour sur Paris, ce couple se refusant de croire la réalité de la disparition des enfants ; la pression de la main du mourant réclamant un mot gentil.
Les jours suivants, je ressentis une frustration à propos d’une garde où je n’avais pas eu un rôle actif face à certaines situations.
En réfléchissant au dernier patient qui mourant demandait un mot gentil, je compris que l’activité médicale n’est pas seulement technique, qu’elle a besoin de s’appuyer sur des qualités humaines. La maîtrise de soi qui permet d’être attentif à l’autre, l’acceptation de la modestie de nos moyens face à des situations exceptionnelles, et surtout l’écoute attentive et la compassion. Cette réflexion a modifié ma philosophie de l’éthique durant toute ma carrière hospitalière et post hospitalière.
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