Des traitements anti-pénuries de choc défendus au Parlement

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Publié le 05/06/2020
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Crédit photo : PHANIE

Touchant la France mais aussi l’Europe, les pénuries de médicaments ont été multipliées par vingt entre 2008 et 2018. L'arrivée du Covid-19 a engendré des « tensions très fortes » sur certains médicaments indispensables aux services de réanimation et de soins intensifs, a reconnu Édouard Philippe. L'épidémie a surtout révélé une forte dépendance de la France mais aussi de l'Europe vis-à-vis de certains pays tiers pour la fabrication de certains médicaments.

Selon l’Agence européenne des médicaments (EMA), 40 % des médicaments commercialisés dans l’UE proviennent de pays tiers et surtout 80 % des principes actifs nécessaires dans la production des médicaments sont fabriqués en Chine et en Inde. Poussé par la crise sanitaire, Emmanuel Macron a érigé l'indépendance sanitaire en une priorité nationale voire européenne. Pour cela, l'idée d'une relocalisation de la production des médicaments fait son chemin.

Mais face à cette solution, séduisante mais difficile à mettre en œuvre (lire interview page 3), 17 députés du groupe de La France insoumise (LFI) préfèrent miser sur la création d'un pôle public du médicament. Déjà suggéré en 2018 dans un rapport sénatorial, ce nouvel établissement pharmaceutique aura pour mission d'assurer « une production publique de médicaments, de principes actifs, de réactifs, et diagnostics selon une planification établie par décret en Conseil d’État ». Il sera aussi chargé de garantir « l’approvisionnement d’une réserve stratégique des médicaments essentiels et d’assurer une quantité suffisante de stock de médicament pour faire face aux demandes de toute nature ».

Du côté de la chambre haute, l'élue centriste Catherine Fournier travaille aussi sur ce sujet. La sénatrice du Pas-de-Calais appelle l’État à négocier avec les industriels pour qu’ils relocalisent leur production, soit sous forme d’incitations fiscales ou en les « forçant ». Dans son département, deux sites ont fermé en dix ans. Elle propose surtout de conditionner la mise sur le marché d’un médicament à sa production sur le sol français ou européen. « Quand on donne l’autorisation de mise sur le marché d’un médicament, c’est l’État qui paye, c’est la Sécurité sociale, ça peut être un levier de négociation », justifie-t-elle sur Public Sénat.

Pharmacie européenne d’urgence

Face à ce péril, l'Europe veut aussi apporter une réponse commune aux États membres. Chargée par le Parlement européen du rapport d'initiative sur les pénuries de médicaments, Nathalie Colin-Oesterlé, députée (PPE) membre de la Commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire, a remis un rapport dans lequel figurent de nombreuses mesures fortes. La parlementaire y recommande la création d’un ou plusieurs établissements pharmaceutiques européens à but non lucratif pour produire des médicaments d’intérêt sanitaire et stratégique en situation critique ou plus rentables pour les laboratoires pharmaceutiques. Pour inciter les laboratoires à produire sur le sol européen, elle appelle l’Europe à assouplir les règles relatives aux aides d'État. Aujourd'hui, elles ne sont autorisées que pour la recherche et l'innovation.

La coordination des politiques de santé des États membres est aussi un levier pour adopter des stratégies de santé communes. Cela consiste à recourir à une politique d’achats groupés permettant de réduire les coûts de certains médicaments ou à créer « un panier de médicaments et de vaccins prioritaires aux prix harmonisés ». « Une sorte de pharmacie européenne d’urgence », explique la députée, afin de répondre aux besoins des États membres confrontés à ces pénuries récurrentes.

Autre mesure originale : l'instauration d'une cartographie des situations de tensions et des besoins dans chaque pays pour éviter notamment les pratiques de « surstockage » qui ne font qu’aggraver ces pénuries. « Cette forme de solidarité et de coordination européenne doit désormais voir le jour », insiste Nathalie Colin-Oesterlé.

Ces propositions anti-pénuries ont-elles des chances d'être adoptées ? Elles ont en tout cas l'attention des pouvoirs publics, d'autant que plusieurs d'entre elles (relocalisation des sites industriels, politique d'achats groupés, « renfort » de la coordination européenne) figurent déjà dans la feuille de route 2019-2022 de l'ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn. La crise sanitaire pourrait bien accélérer leur déploiement.

Loan Tranthimy

Source : Le Quotidien du médecin