Parmi les soucis qui tarabustent nos concitoyens, les difficultés d’accès aux soins pour tous, et les déserts médicaux pour une majorité, se placent aux premiers rangs. Alors, parlons santé, c’est-à-dire, concrètement, instauration d’un véritable système de santé en remplacement d’un système de soins devenu inapproprié et économiquement insoutenable dans la durée.
Répercutés par les médias, des sondages fréquents provoquent l’agitation de l’opinion. Pour y répondre, les gouvernements annoncent à chaque fois ou presque de nouvelles mesures. Depuis la toute fin des années 90, on ne les compte plus : aides à l’installation, contrats d’engagements divers, soutien à la création de maisons de santé… Leur accumulation au fil des ans atteste par elle-même de leur insuffisance malgré quelques réussites ici et là toujours dues à l’opiniâtreté de ceux qui sont chargés de les mettre en œuvre. Malgré ce, le désert gagne et les inégalités s’étendent. Des pans entiers du système de santé sont menacés : les soins de premiers recours, la prise en charge de problèmes plus graves par la médecine spécialisée, en milieu hospitalier notamment, tandis que la recherche même connaît une insupportable réduction de ses moyens alors que sa vitalité est une condition absolue de la bonne santé de tous, aujourd’hui et demain. Au total, ces mesures ne constituent qu’un traitement symptomatique sinon palliatif du problème et ne parviennent pas à le traiter au fond pour en faire disparaître la cause. Or comment aborder le problème sinon en changeant complètement de perspective et en l’abordant de façon beaucoup plus globale ?
Les causes des déserts médicaux sont en effet très nombreuses. Elles sont d’origine très variée, elles se combinent et souvent se potentialisent. Les déserts médicaux d’aujourd’hui sont le résultat de mouvements de fond, parfois anciens qui ne sont pas accessibles à des politiques trop sectorielles. Ces causes sont d’abord d’ordre démographique, culturel et social. Les déserts médicaux sont aussi une conséquence de l’évolution de la médecine et de ses succès. C’est aussi la conséquence imprévue de notre système de protection sociale et la conséquence de l’imperfection d’une claire et juste gradation des soins.
Cependant, chacun a sa part de responsabilité dans la formation des déserts médicaux. Alors comment en sortir ? Sans doute en faisant appel à des acteurs qui ont trop longtemps été tenus à l’écart et en tendant un pont direct entre eux et les médecins qui savent ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, ce qui est bon pour le patient et ce qui ne l’est pas.
Le creuset d’un nouveau progrès dans la santé et dans le vivre-ensemble
C’est une chance pour la santé car au sein de chaque territoire se trouvent réunis les facteurs sur lesquels agir là où il faut, quand il le faut, et améliorer ainsi la santé de chacun. La preuve est établie qu’au moins 40 % des cancers sont évitables. De fait, le système de soins n’est responsable que de 20 % de l’état de santé des personnes, les 80 % restants étant liés à d’autres déterminants… Sur ces derniers, le maire et les citoyens ne peuvent pas tout mais sur certains d’entre eux, ils peuvent beaucoup en adoptant ou en favorisant des comportements favorables à la santé qu’il s’agisse du sport, de l’arrêt du tabac, d’une piscine ou de rues moins dangereuses pour les enfants et les personnes âgées. Les autres collectivités territoriales et notamment les régions qui ont la compétence en matière de transports, d’aménagement du territoire et de formation aux métiers de la santé peuvent y concourir très efficacement.
C’est aussi une chance pour les territoires car la bonne santé des habitants d’un territoire est un facteur décisif de la bonne santé de la société qu’ils y composent et de l’économie qu’ils y construisent.
Le territoire est donc le lien entre les différents acteurs de la santé. Patients, Élus, Administratifs, Médecins et autres soignants de premier recours mais aussi et de plus en plus Hospitaliers qui traitent des patients au long cours. C’est là que les choses se jouent. Ce peut-être le creuset d’un nouveau progrès dans la santé et dans le vivre-ensemble.
Un grand colloque réunissant notamment médecins et élus s’est tenu le 4 février à l’Académie nationale de médecine coorganisé avec la Conférence nationale des Doyennes et Doyens de facultés de médecine. Ces sujets ont été au cœur du débat : passer d’un système de soins à un système de santé incluant une large part de prévention primaire, baser l’action de tous les acteurs sur les éléments de connaissances solides que délivre la science, dire ce qui est possible et souhaitable, être en mesure de délivrer le juste soin, au bon moment, au bon endroit, ce qu’il faut quand il le faut sans que personne ne soit exclu, ce qui est bon pour la santé des personnes et ce qui ne l’est pas, aller vers la santé pour tous par la participation de tous à la santé, la sienne et celle des autres, considérer les territoires de vie comme le creuset d’élaboration de ce système de santé global, mettre en place une gradation complète des soins sans faille et sans trous dans la raquette, assurer le dépistage précoce des besoins et l’acheminement des malades là où il faut quand il le faut. Pour atteindre ces objectifs c’est aux citoyens, à leurs élus, avec les médecins, car la médecine est une science compliquée qui nécessite de longs et difficiles apprentissages, d’agir dans les territoires. Le Territoire est pour la santé, l’Agora d’aujourd’hui où l’on se connaît et l’on se reconnaît, un lieu d’apprentissage de la science et de la démocratie sanitaire, un lieu de débats apaisés aussi où le but est le bien-être de tous, le principe, la connaissance partagée par tous et le moyen, la solidarité envers tous.
La prévention est bien moins onéreuse que ne le sont les soins médicaux
Aidons nos concitoyens, dans leurs territoires à faire les bons choix. Ils ne veulent pas de tout partout. Ils savent bien que tout n’est pas possible partout mais ils savent aussi que tout n’est pas impossible partout. Il faut leur dire qu’on ne peut pas accoucher partout d’un bébé de moins de 2 kg, a fortiori d’un grand prématuré de 1 000 gr. Il faut leur dire les bienfaits des CHU qui profitent à tous et donner des exemples précis de traitements médicaux qui parleront à tous. Des progrès magnifiques ont lieu actuellement. Ils sont de très haute technicité. Ils ne peuvent être dispensés partout mais chacun doit y avoir accès s’il en a besoin. Ils sont en outre très onéreux mais comment ne pas vouloir faire l’effort de solidarité nécessaire entre nous. Pour cela, faire par ailleurs des économies de dépense est possible.
Il est important que personne ne puisse douter du désintéressement de ceux qui expliquent cela. De vastes campagnes d’explication et d’information, d’apprentissage du goût des sciences doivent être élaborées et mises en œuvre. Elles doivent s’accompagner d’un dialogue constant entre les professionnels et les acteurs locaux. Dans chaque région, on pourrait imaginer que ces personnalités de la santé qui font autorité, indépendantes et désintéressées, animées des valeurs humaines de la médecine, aillent régulièrement, dans chaque territoire, sur un exemple précis, de leur compétence, dire ce qu’il en est, ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. On pourrait imaginer des publications régulières, y compris pour les plus jeunes, des « capsules vidéo » devenues source principale d’information pour beaucoup.
Il s’agit donc d’établir une alliance entre, d’un côté, la science la plus haute, celle qui sait les exigences nécessaires à la dispensation de soins de qualité et les capacités qu’on a de les mettre en œuvre pour tous, et, de l’autre, les légitimes préoccupations locales des acteurs et des élus locaux qui peuvent beaucoup en matière de prévention et d’aménagement sanitaire du territoire. Il y a, en outre, là, des économies considérables à faire pour l’assurance-maladie car la prévention est bien moins onéreuse que ne le sont les soins médicaux.
Ce n’est au fond rien d’autre qu’un projet de société, un projet de vie en commun, capable de repousser des démons qui menacent notre cohésion sociale. Ensemble nous pouvons y parvenir dans le respect les uns des autres et dans l’établissement d’un dialogue constant fondé sur les besoins des habitants.
Jacques Belghiti*, Professeur émérite des Universités, Secrétaire de l’ANM, Chirurgie gastrique, transplantation, Paris.
Émilie Bérard – directrice d’hôpital. Déléguée régionale FHF Occitanie
Karim Boudjema* – Professeur émérite des Universités, Chirurgie digestive, greffe du foie, Rennes
Christian Boitard* – Professeur émérite des Universités, Secrétaire Perpétuel de l’Académie nationale de médecine, Immunologie Diabétologie – Paris,
Jeanne Brugère-Picoux*, Professeur émérite des Universités, Membre du Conseil d’Administration de l’ANM, Encéphalopathies, Paris.
Francis Brunelle* - Professeur émérite des Universités - Radiopédiatrie, Maire-Adjoint de Sceaux
Jacques Caton*– Chirurgie orthopédique, Lyon,
Frédéric Chéreau - Maire de Douai.
Olivier Claris* - Professeur émérite des Universités, Néonatalogie, Lyon
Édouard Couty – Ancien Directeur des Hôpitaux et de l’organisation des soins au ministère de la santé
Patrice Debré*- Professeur émérite des Universités, Membre du Conseil d’Administration de l’ANM, Immunologie, Paris.
Jean Dellamonica – PUPH- Doyen de la faculté de médecine de Nice- Médecine Intensive Réanimation
Arnaud Dellinger – Ancien président de CME, Cardiologue, Chalon-sur-Saône.
Carole Delga – Présidente de la Région Occitanie, Présidente de Régions de France (ex ARF)
Brigitte Dréno*, Professeur émérite des Universités, Membre du Conseil d’Administration de l’ANM, Dermatologie, Thérapie cellulaire, Nantes.
Marc Delpech* Professeur émérite des Universités, Vice-Président de l’ANM, Biochimie, biologie moléculaire, Paris.
Patrice Diot* Professeur émérite des Universités, pneumologue
Jean-Michel Dorey - PUPH, géronto-psychiatrie, Lyon
Bertrand Guidet* - Professeur émérite des Universités, président du comité d’éthique de la FHF, Médecine Intensive et Réanimation, Paris.
Jean-Pierre Goullé* - Professeur émérite des Universités, Toxicologie, Rouen - ancien président de l’ANM.
Pierre de Haas – Médecin généraliste, initiateur des maisons de santé, Nantua
Jacques Hubert* - Professeur émérite des Universités, Membre du Conseil d’Administration de l’ANM, Urologie, Nancy.
Michel Komajda*, Professeur émérite des Universités, Membre du Conseil d’Administration de l’ANM, Cardiologie, Paris.
Yves Juillet* - Membre du Conseil d’Administration de l’ANM, Cardiologie, médecine interne, Paris
Isabelle Laffont – PU-PH, Présidente de la conférence nationale des doyennes et des doyens des facultés de médecine, Médecine Physique et Réadaptation, Montpellier
Yvon Lebranchu*, Professeur émérite des Universités, Trésorier de l’ANM, Immunologie, Néphrologie, Tours.
Marie Mercier, Sénatrice de Saône-et-Loire, médecin libéral
Francis Michot*, Professeur émérite des Universités, Chirurgie digestive, Rouen - Président de l’Académie nationale de médecine.
Marie-Rose Moro* – Professeur émérite des Universités, Pédo-psychiatrie, Paris.
Gilles Noel - Maire de Varzy, Nièvre, VP santé Assoc. Maires Ruraux de France.
Rissane Ourabah* - Professeur émérite des Universités – Médecine Générale, Paris
Pierre-François Plouin* - Professeur émérite des Universités, médecine vasculaire, Paris.
Patrice Queneau* – Professeur émérite des Universités, médecine interne et d’urgence, Ancien Doyen de la Faculté de Médecine de Saint-Étienne,
Philippe Ruszniewski* – Professeur émérite des Universités, Gastro-entérologie, pancréatologie, Paris
Emmanuel Vigneron* – Professeur émérite des Universités, Géographie de la santé, Montpellier, concepteur et auteur de cette tribune.
Yves Ville* – PU-PH, médecine et chirurgie fœtale, Paris. Membre du Conseil d’Administration de l’ANM
* membre de l’Académie nationale de médecine
Les signataires le sont à titre personnel
Débat
La médecine salariée, solution aux déserts médicaux ?
Enquête flash : oui à une clause de conscience explicite pour l’aide à mourir
C’est vous qui le dites
Notation sur le net : « Ce sont les patients irrespectueux qui prennent la plume »
Éditorial
À côté de la plaque ?