C’est un atlas particulièrement instructif que publie l’Ordre des médecins, et que détaille Le Quotidien en exclusivité. En plein examen de la proposition de loi transpartisane visant à réguler l’installation des médecins pour lutter contre les déserts médicaux, les données de l’atlas 2025 de la démographie médicale, véritable bible dans ce domaine, risquent de peser lourd dans le débat. Car si ce document confirme les tensions et les fragilités actuelles de la démographie, il pose ouvertement la question de savoir si nous ne sommes pas en train de former trop de médecins, au regard des projections à l’horizon 2040. Un risque de pléthore ?
241 255 médecins en activité, le frémissement se confirme
Au 1er janvier 2025, le nombre de médecins inscrits en activité totale (régulière, intermittente, cumul emploi retraite) atteint 241 255 praticiens, soit une variation légèrement positive de 1,7 % par rapport à 2024 et un bond de 11,9 % par rapport à 2010. Cette hausse représente exactement 3 955 médecins supplémentaires en activité sur un an. Selon le Cnom, cette remontée modérée des médecins en activité, appelée à s’amplifier, est « le fruit du desserrement d’un numerus clausus trop durablement sévère » (avant que le numerus apertus ne vienne accentuer le mouvement). « C’est déjà une hausse légère mais réelle du nombre de médecins et, surtout, elle va s’amplifier dans les années à venir », confie le Dr Jean-Marcel Mourgues, vice-président de l’Ordre des médecins en charge de la démographie médicale.
Le visage de la profession se transforme : le poids des actifs réguliers* parmi les médecins en activité ne cesse de diminuer depuis 2010 (désormais seulement 83 %), au profit des intermittents et des retraités actifs. Ainsi, les effectifs des médecins en activité régulière n’ont que légèrement augmenté entre 2010 et 2025 (+0,6 %) tandis que ceux des intermittents et des retraités actifs ont respectivement bondi de 71 % et de 307 % sur cette même période.
La hausse globale des effectifs médicaux en 2024 masque des disparités fortes. Des spécialités ont subi des pertes nettes de praticiens actifs réguliers au cours de l’année 2024 comme la chirurgie générale (- 98 médecins), la gynécologie médicale et obstétrique (- 89 médecins) et l’ORL (- 80 médecins). Les 42 autres spécialités connaissent une balance positive : les qualifications les plus excédentaires concernent la médecine d’urgence (+478 médecins), l’anesthésie-réanimation (+236 médecins) et la pédiatrie (+194 médecins).
Activité : la proportion de généralistes diminue
Concernant spécifiquement la médecine générale, l’évolution est loin de l’embellie avec une érosion de cette spécialité depuis 2010. Au 1er janvier 2025, les omnipraticiens en activité régulière ne représentent plus que 40,7 % des effectifs médicaux totaux (46,5 % pour les spécialistes médicaux et 12,7 % pour les spécialistes chirurgicaux) alors qu’ils constituaient presque la moitié de la profession 15 ans plus tôt.
Et concernant plus précisément les généralistes libéraux en activité régulière, « la baisse atteint 19,1 % depuis 2010 et encore de 1,3 % sur 2024-2025, portant leur nombre à 45 468 », insiste le Dr Mourgues. « Cette perte d’effectifs (en médecine générale de ville) contribue à la tension rencontrée sur l'accès de la population aux médecins généralistes, même si ce n’est pas un facteur exclusif », poursuit le responsable ordinal. Si l’activité libérale exclusive reste le mode d’activité principal chez les généralistes (55 % des effectifs), elle est fortement grignotée par le salariat (38 %) et l’exercice mixte (7 %).
Profession rajeunie, 50 ans de moyenne
Déjà observé, le rajeunissement de la profession se confirme. L’âge moyen des médecins en activité en France est passé de 50,4 ans en 2010 à 50,1 ans en 2025. Les médecins de moins de 40 ans représentent 30,4 % des effectifs contre seulement 16,4 % en 2010, soit une croissance de 14 points en 15 ans.
Mais derrière ce constat général, l’observation de l’âge moyen des médecins en activité par département au 1er janvier 2025 visualise une diagonale de l’Hexagone s’étendant du nord-est à l’intérieur du sud-ouest de la métropole, suivant la fameuse « diagonale du vide » décrite depuis longtemps. Ainsi, les départements dont les médecins sont les plus âgés sont l’Yonne, l’Indre et le Lot. La Lozère, la Haute Marne et la Nièvre sont les départements métropolitains ayant le plus vieilli, d’environ quatre ans en 15 ans.
À l’inverse, les départements les plus jeunes se situent principalement au nord-ouest de la métropole, à proximité de la façade Atlantique, à l’instar du Finistère, de la Loire Atlantique ou du Maine et Loire. « Cette répartition inégale est multifactorielle, analyse l’élu ordinal. Le plus souvent, les grandes métropoles et les zones côtières attirent les plus jeunes par contraste avec les départements moins urbains et de périphérie de région qui peinent à voir des installations malgré des incitations financières ». Cette situation très variable pose des défis immédiats d’accès aux soins, notamment en médecine générale. Dans certains départements, plus de 50 % des généralistes ont plus de 60 ans (comme le Lot, la Lozère, l’Yonne). Or, analyse le Dr Mourgues, « les jeunes générations sont davantage ouvertes aux autres spécialités que la médecine générale, ce qui n'était pas le cas il y a 20 ans, et qui fait mécaniquement que les autres spécialités ont un âge moyen qui baissera plus vite que la médecine générale ».
Quasi-parité !
La féminisation se confirme pour l’ensemble des médecins, y compris pour les généralistes. Alors qu’en 2010 les femmes représentaient 40,1 % des médecins en activité, elles comptent désormais pour 49,9 % en 2025. En termes d’effectifs, au 1er janvier 2025, ce sont 120 429 femmes et 120 824 hommes qui sont en activité. Et si l’on ne considère que l’activité « régulière », les femmes sont majoritaires – le taux de féminisation atteignant 52,6 %. Début 2025, ce sont 105 767 femmes et 95 472 hommes qui sont inscrits comme médecins en activité régulière.
L’effectif des femmes médecins en activité régulière a augmenté de 32,1 % entre 2010 et 2025 tandis que celui des hommes a diminué de 20 % dans le même laps de temps. Autre indice de la féminisation du corps médical : plus de 60 % des nouveaux médecins généralistes sont des femmes.

Répartition très inégale
Si la densité médicale en France est en hausse (357,9 médecins en activité pour 100 000 habitants contre 296,4 en 2024), les disparités territoriales n’ont nullement disparu. L’observation des densités régionales permet d’appréhender les inégalités géographiques marquées. Selon l’atlas, une opposition Nord Sud se dessine, avec exception pour l’Île-de-France. Les régions Centre Val de Loire (219,4), la Guyane (245,6) et la Bourgogne Franche Comté (263,1) présentent les densités de médecins en activité régulière les plus faibles. À l’inverse, l’Île-de-France (320,6), la Réunion (331,1) et la Provence Alpes Côte d’Azur (342,0) sont les régions aux densités les plus importantes. Ces données cachent aussi d’autres inégalités. La région francilienne concentre le plus de spécialistes médicaux et chirurgicaux mais compte parmi les plus faibles densités chez les généralistes. La Provence Alpes Côte d’Azur quant à elle est systématiquement parmi les régions les mieux dotées, quel que soit le groupe de spécialité
L’examen des densités à échelle plus fine, celle des départements, laisse entrevoir des disparités territoriales encore plus marquées à l’intérieur même des régions. Les départements situés au centre de la métropole, autour du bassin parisien, sont les moins dotés. Parmi eux, l’Indre (146,9), l’Eure (144,8) ou encore l’Ain (150,9). À l’inverse, les départements abritant les grandes villes de France, ainsi que ceux situés sur les littoraux ou aux frontières présentent les densités les plus fortes : Paris (702,6), Hautes-Alpes (439,8) ou encore le Rhône (414,2).
Vers un excès de médecins en 2040 ?
C’est un des enseignements majeurs de cet atlas, qui rebat certaines cartes au sujet de la pénurie médicale à moyen et long terme. L’Ordre ayant modélisé l’évolution de la démographie – nombre de postes annuels ouverts au numerus apertus, âge moyen de départ, etc. – il prévoit une augmentation significative des effectifs médicaux jusqu’en 2040. Très prochainement, la population médicale devrait croître en effet de 2 % de médecins supplémentaires par an, soit quasiment 70 000 médecins supplémentaires en 15 ans ! « Ne sommes-nous pas en train de former trop de médecins ? s'interroge le Dr Jean-Marcel Mourgues. Cette question peut sembler contre intuitive au vu de la situation actuelle mais celle-ci est appelée à changer ! »
À rebours des discours sur l’ouverture nécessaire des vannes, l’Ordre met donc les pieds dans le plat s’agissant du nombre de médecins à former demain. Surtout si la population française, elle, n’augmente plus au même rythme. « Les discours malthusiens risquent de s’inviter dans les débats, à l’instar de ce qu’ils furent de la fin des années 70 à la décennie 90, analyse déjà le Dr Mourgues. Il est de notre responsabilité collective de se poser cette question centrale et d’établir une méthodologie robuste de travail pour apprécier au mieux les besoins de santé de demain au plus près des territoires et en correspondance les besoins de formation des médecins ».
* Par convention l’Ordre utilise la notion d’activité régulière en référence à l’activité qualifiée de pleine par les médecins (hors activité intermittente, sans condition de cumul emploi-retraite).
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