Pr Jean Ferrières (CHU Rangueil) : « Nous devons travailler en population pour réduire les risques cardiovasculaires »

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Publié le 26/02/2026
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À côté des médecins généralistes, interlocuteurs de première ligne en matière de prévention cardiovasculaire, le rôle d’autres professionnels de santé va croissant. Mais la prévention passe aussi par l’autonomisation du grand public, et donc son éducation, souligne le Pr Jean Ferrières*, qui modérait une session à ce sujet lors des dernières journées de la société française de cardiologie (Paris, 14 au 16 janvier 2026).

Pr Jean Ferrières (Fédération de Cardiologie, CHU Rangueil, Toulouse)

Pr Jean Ferrières (Fédération de Cardiologie, CHU Rangueil, Toulouse)
Crédit photo : DR

LE QUOTIDIEN. La prévention était cette année le fil conducteur du congrès. Où en est-on en France ?

PR JEAN FERRIÈRES*. Aujourd’hui encore, deux tiers des infarctus du myocarde sont inauguraux. Un chiffre qui signe l’échec de la prévention et du dépistage, qui doivent être réalisés précocement, dès l’enfance et au début de l’âge adulte. Pourtant, les facteurs de risque sont connus, ce sont les mêmes quelle que soit la région du monde : hypertension, dyslipidémie, diabète, tabagisme et surpoids ou obésité. L’effet de leur correction ou éviction précoces, sur la santé cardiovasculaire et globale, notamment sur la prévention des cancers, est majeur, comme nous l’avons démontré grâce au suivi de plus de deux millions de personnes dans 39 pays (1). Leur absence à l’âge de 50 ans est en effet associée à un gain de vie de près de douze ans chez les hommes, et de quinze ans chez les femmes, comparativement à leur présence.

Comment faire pour que la population adhère aux mesures de prévention et au dépistage ?

C’est l’affaire de tous, il faut absolument mettre en place une chaîne de prévention, qui passe par la population elle-même, ce qui sous-tend qu’elle soit éduquée dès le plus jeune âge, qu’elle puisse s’autonomiser par rapport aux différentes mesures d’hygiène de vie. Elle s’appuie bien sûr largement sur les médecins généralistes, qui sont des interlocuteurs de première ligne en matière de prévention cardiovasculaire, mais aussi sur l’ensemble des professionnels de santé. C’est par exemple le cas des infirmiers de pratique avancée (IPA) qui, dans certains pays comme le Canada ou les États-Unis, sont déjà très fortement impliqués dans la prise en charge de ces facteurs de risque. En France, les IPA gagnent peu à peu en autonomie, mais elles sont encore peu nombreuses, et exercent essentiellement dans un cadre hospitalier ou dans une maison de santé. En matière d’hypertension artérielle par exemple, leur rôle se précise depuis la publication, en février 2025, d’un document rédigé à l’initiative du Conseil national professionnel cardiovasculaire (CNPCV), en collaboration avec la Société française d’hypertension artérielle. Comme l’a précisé Juliette Vay-Demouy, IPA à l’AP-HP, l’IPA peut ainsi faire une Mapa ou une automesure, prescrire un bilan d’HTA, faire la titration d’un traitement antihypertenseur surveiller les effets secondaires, apprécier l’observance, etc.

Les pharmaciens de proximité jouent-ils aussi un rôle important dans cette chaîne ?

Les pharmaciens sont de plus en plus impliqués dans la prévention. L’épidémie de Covid a été le moteur d’une nette évolution de leur rôle, qui est passé de la dispensation à la prescription. Ils ont été des maillons essentiels de la chaîne de soins durant cette période et ils sont désormais fortement très sollicités pour les vaccinations, certains dépistages, comme celui du cancer colorectal ou pour le diagnostic des angines bactériennes ou des infections urinaires. Ils sont de plus en plus nombreux à apporter des conseils, notamment sur le plan nutritionnel, l’activité physique etc.

Qu’en est-il de l’éducation ?

S’adresser aux plus jeunes, qui sont plus réceptifs, plus malléables, est la clé pour permettre à terme à la population d’acquérir les bons réflexes et de se prendre en mains. Par exemple, la Fédération française de cardiologie a créé des parcours « cœur scolaire », avec bien sûr la participation active des maîtres des écoles pour promouvoir une alimentation saine et l’activité physique dès le plus jeune âge. Chez les adultes, des chaînes de dépistage sont mises en place dans des entreprises. La cité s’empare aussi de la prévention, avec l’implication croissante de nombreux maires dans des programmes de prévention en santé.

À côté des cinq facteurs de risque majeurs, quels sont les facteurs émergents d’inquiétude ?

L’usage de drogues devient très préoccupant, avec la substitution du tabac par le cannabis, mais aussi la consommation de cocaïne, qui ne cesse de croître. Elle entraîne une vasoconstriction qui peut être à l’origine d’infarctus du myocarde et de mort subite, chez des sujets jeunes en parfaite santé par ailleurs.

La pollution atmosphérique est également un sujet de préoccupation, certaines populations vivent dans des zones surexposées à des polluants, près de grands axes routiers notamment, avec un impact délétère aujourd’hui démontré sur la santé.

Les conditions de travail sont aussi un facteur de risque, en particulier le travail alterné ou de nuit, ce qui fait le lien avec l’âge de la retraite pour certaines professions. On voit donc que les politiques, via l’éducation, le parcours professionnel et les conditions de vie, sont de fait largement partie prenante dans cette chaîne de prévention.

* Fédération de Cardiologie, CHU Rangueil, Toulouse
(1) N Engl J Med 2025 Jul 10;393(2):125-38

Propos recueillis par la Dr Isabelle Hoppenot

Source : Le Quotidien du Médecin