Retour sur l’étude de Séralini sur les OGM

Des résultats controversés qui sèment le doute

Publié le 02/10/2012
Article réservé aux abonnés
1349140537375517_IMG_90283_HR.jpg

1349140537375517_IMG_90283_HR.jpg
Crédit photo : DR

1349140537375594_IMG_90304_HR.jpg

1349140537375594_IMG_90304_HR.jpg
Crédit photo : AFP

LE QUOTIDIEN - D’une manière générale, l’alimentation humaine est-elle suffisamment contrôlée ?

FABRICE NESSLANY- Les substances utilisées dans le cadre de l’alimentation humaine (ingrédients, produits phytopharmaceutiques, etc.) sont particulièrement encadrées et étudiées sur le plan de la toxicologie aiguë et chronique, de la cancérogenèse et de la génotoxicité. Sur le plan de la toxicologie générale, on peut considérer que les études sont suffisamment complètes pour garantir la sécurité du consommateur.

Gilles-Eric Séralini présente son étude comme une première mondiale en raison notamment de sa durée. La durée des études en toxicologie doit-elle être modifiée ?

Pour les substances pour lesquelles il existe une possibilité d’exposition chronique, des études de cancérogenèse sont effectuées sur une période allant de 18 à 24 mois. C’est la durée normale d’une étude de cancérogenèse. Dans la publication de Gilles-Éric Séralini, il y a une confusion volontaire entre une étude de toxicité chronique sur 90 jours qui porte sur 10 animaux et une étude sur du plus long terme incluant un nombre plus important d’animaux (les 200 rats de l’étude ont été divisés en plusieurs groupes à raison de 10 animaux par groupe, NDLR). Une étude de cancérogenèse s’effectue au minimum avec 50 animaux par groupe. Ce n’est pas le cas dans cette étude.

À titre personnel, que vous inspire cette étude ?

Pour résumer, je dirais qu’au mieux, cette étude suggère des effets. Mais on a aucun élément pour le vérifier. Elles suggèrent une augmentation du nombre de tumeurs alors que dans les groupes témoins, on en retrouve également dans des proportions extrêmement importantes. D’où le questionnement sur la pertinence du choix de cette espèce de rats qui développent un grand nombre de tumeurs spontanées, jusqu’à 50 à 60 % pour certains organes. Cette espèce (dite de « Sprague-Dawley », NDLR) est mieux adaptée à des études à court terme mais pas à des études à long terme, comme c’est le cas dans cette étude. C’est le processus presque normal d’un vieillissement. L’apparition de tumeurs n’est pas suffisante, il faut comparer le nombre et le moment d’apparition de ces tumeurs des groupes traités vs. des groupes témoins non traités. Or dans cette étude, la comparaison est très difficile à faire. Avec une absence relation dose-effet, une mortalité importante (avec les doutes sur les raisons du sacrifice) y compris dans les groupes témoins non traités et l’absence de traitement statistique, il sera probablement difficile de conclure sur la significativité de ces résultats.

Que pensez-vous du plan de communication utilisé par le chercheur pour présenter son étude ?

Je trouve dommage de communiquer des résultats scientifiques avec un tel déploiement médiatique, avec des images d’animaux dont on ne sait pas d’où ils sortent et qui heurtent tout à chacun naturellement. Il me semble plus crédible d’utiliser un autre procédé lorsqu’on a une vérité scientifique à dire. Ce déploiement, qui s’accompagne d’un livre et d’un film, me rend dubitatif.

L’étude de Gilles-Éric Séralini a été publiée dans « Food an Chemical Toxicology ». Quelle est la réputation de la revue ?

Elle a plutôt bonne presse. La question du « peer review » (relecture par les pairs) se pose de manière générale et sur cette étude en particulier. Les relecteurs ont-ils eu accès à toutes les données ? Comment l’étude a-t-elle été interprétée ? Je ne sais pas comment cette publication a été abordée. Si, in fine, les experts estiment que les résultats sont avérés et que l’on a un vrai doute sur l’utilisation de l’OGM NK603 ou de l’herbicide Round up, on donnera raison à la revue. À l’inverse, on pourra revenir sur le processus d’évaluation de la publication. On peut aussi considérer qu’on est au milieu du gué et que cette étude nécessite une consolidation toxicologique. Cette décision sera en tout cas le fruit d’un travail rigoureux scientifique en collégialité à l’aide d’un panel de toxicologues.

Enfin, j’aimerais qu’on se pose aussi la question du conflit d’intérêt à l’égard de cette étude (Gilles-Éric Séralini préside le conseil scientifique du Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique, notoirement connu comme étant anti-OGM, NDLR). D’une manière générale, l’absence de conflit d’intérêt doit être garantie, ce qui doit être le cas aussi pour cette étude.

Propos recueillis par STÉPHANIE HASENDAHL

Source : Le Quotidien du Médecin: 9167